Si vous avez une journée d’été libre chez vous, profitez-en pour vous plonger dans vos photos sur papier glacé qui ne sont pas toutes des cartes postales de vacances. Ce bain de nostalgie permet de relativiser sur notre époque. Si vous n’avez pas pris le soin quelques temps après la prise de vue de noter le lieu et la date, vous allez entamer une excellent travail de mémoire. D’abord vous aurez parfois du mal à admettre que c’est vous qui êtes sur le cliché surtout si sa taille ne permet pas d’identification satisfaisante. Vous finirez cependant pas accepter que le gamin maigrichon avec son slip de bain ou son vélo plus lourd que lui vous ressemble tout de même un peu même si sa silhouette a beaucoup évolué. Pour une fois l’égalité des sexes face à la vision rétrospective s’applique pleinement : on n’aime rarement se revoir que l’on soit fille ou garçon ou du moins on évite de commenter son image car intérieurement on se trouve ridicule puisque la vitesse de l’obturateur contraignait à adopter des poses statiques n’ayant rien de l’élégance esthétique des statues grecques. La plus commune reste celle qui vous était réclamée avec le seau et la pelle à sable sur la plage ou dans le pré torse nu un jour de canicule… En été l’originalité n’était guère de mise dans ces années d’après grande guerre puisque le quotidien ne permettait pas l’exotisme ou les activités extravagantes. Vous aurez du mal si vous êtes d’un temps que les moins de 50 ans ne peuvent pas avoir connu, à trouver des instantanés autres qu’en noir et blanc et qui se comptent parfois sur les doigts de la main. Il fallait en effet un événement exceptionnel pour que le « petit oiseau » veuille bien sortir d’un objectif.
Les photos des mariages demeurent parmi ces souvenirs, des délices car elles contraignent à deviner qui se dissimulait derrière une robe réputée de gala ou un costume 3 pièces. J’y figure souvent en gamin assis avec la tête renfrognée en compagnie des demoiselles d’honneur souriantes puisque par principe je refusais les contraintes de cet exercice photographique. Dans mon village de Sadirac, la période estivale permettait en effet aux cloches de se dégourdir le battant et aux enfants de chœur de s’arrondir la tirelire. Ce passage institutionnel devant le curé nous faisait bénéficier, après les offrandes issues du treizain et la quête au seul bénéfice de l’officiant, de la générosité des époux et des invités en faveur des valeureux « marmonneurs » de formules latines tendant la main discrètement à la sortie de l’église. Et il arrivait que nous soyons associés avec leur surplis brodés et leur aube rouge à poser avec le prêtre, devant le couple provisoirement heureux installé au milieu de la « noce ».
Sur quelques centimètres carrés de papier glacé aux bords dentelés on retrouve aussi l’évocation de rares escapades familiales de l’été. La nôtre durant cette période, se situait autour du 15 août ! Peu d’opportunités de prendre le large fate de voiture sauf à s’inscrire au pèlerinage vers Lourdes, capitale du tourisme religieux en cette période de l’année. L’autocar conduit par le sympathique Mario, chauffeur italien organisateur hors pair, démarrait dès que le soleil daignait montrer ses rayons. Sur les photos Mario souriait toujours comme pour rassurer les gens de tous les âges posant devant son véhicule avant le départ. J’avoue sans aucun complexe que j’attendais ces instants avec impatience alors qu’absolument rien ne me rattachait à l’objectif du voyage. Le programme était absolument identique d’une année sur l’autre mais tellement excitant, tellement fabuleux avec sa procession aux flambeaux ressemblant étrangement à celle de la fête locale mais avec des cierges. Même le roi d’Arabie allant d’un palace à l’autre n’a jamais ressenti une seule fois le bonheur qui était le mien en entrant à l’Hôtel Alsace et Lorraine lieu de vie luxueux pour des Sadiracais peu nombreux à avoir l’eau courante chaude au robinet et un petit-déjeuner copieux servi à table. Cet hôtel possédait aussi un « appareil » sublime et tellement amusant appelé ascenseur avec lequel nous allions sur la lune comme dans le roman lu et relu de Jules Vernes. Aucun souvenir photographique de ces envols secrets puisque une pancarte terrible annonçait à l’entrée : « l’ascenseur est interdit aux enfants non accompagnés » ce qui contraignait les aventuriers de l’espace que nous étions avec mon frère, à ruser sans cesse pour pourvoir aller du sous-sol au plus élevé des étages et à accentuer le temps d’attente des pèlerins fourbus.
Il fallait surtout ramener le cliché familial devant la grotte, au pied du panneau annonçant les sommets de l’Aspin ou du Tourmalet que nous allions découvrir en excursion pendant que les autres emplissaient gourdes et bonbonnes d’eau miraculeuse. Il y avait aussi la photo parfaite achetée à la sortie des grottes de Bétharam dans la barque que le guide s’amusait lors de la visite, à faire tanguer pour apeurer les visiteuses.
Avec quelques économies nous achetions des cartes Lestrade à double images pour alimenter un stéréoscope en matière plastique blanc qui nous permettait de revoir et de montrer aux copains restés au village la grotte, basilique, le Pic du Ger, les Pyrénées, le lac de Gobe ou les stalactites ou les stalagmites de l’autre cavité visitée, celle de Médous. Les cartes postales envoyées en rafale dès le premier jour afin qu’elles arrivent peu de temps après… le retour au village, palliaient fièrement la carence en appareils photos dans le groupe. On ne lésinait pas sur  » les meilleurs souvenirs ».
L’été des souvenirs photographiques a beaucoup changé. Les images numériques envahissent les écrans, les voyages déforment la jeunesse, la simplicité du bonheur a quitté le quotidien, les religions intolérantes divisent le monde et moi comme un vieux con je contemple des images n’ayant plus aucun intérêt sauf pour réveiller ma nostalgie qui ne devrait pas être ce qu’elle est !