Si l’on se fie au fameux proverbe qui veut qu’une hirondelle ne fasse pas le printemps on doit reconnaître qu’elle appartient pourtant avec ses faux cousins les martinets aux fastes célestes des étés des villages. Elle servait indiscutablement à annoncer l’espoir de beaux jours, cette hirondelle en plastron blanc qui revenait fidèlement dans sa « chambre d’hôte » située sous un avant toit protecteur dont elle avait soigneusement choisi l’exposition. A l’instar de certains touristes campeurs elle témoignait d’un attachement répétitif à son emplacement où elle installait sa progéniture. Souvent elle se contentait souvent de rafistoler ou de rénover le nid construit durant la période printanière antérieure. Ouvert, aéré, doté de tout le confort il permettait à toute la « famille » de passer un été aussi paisible que possible. Tous les matins les parents allaient aux « courses » pour récupérer les moucherons ou les moustiques encore fragilisés dans leurs escapades par l’humidité de la nuit. Une gorgée en effleurant avec une aisance diabolique un plan d’eau ou même une flaque oubliée par le soleil et le petit-déjeuner permettait d’affronter une chaude journée. L’hirondelle a appartenu durant des décennies au décor animé des bourgs ou des hameaux. Elle accompagnait la vie quotidienne et nul n’aurait songé à la détruire par quelque moyen que ce soit.
A son nom générique on avait ajouté pour le plus populaire, la plus proche des ouvriers, des paysans, des travailleurs dont elle symbolisait la vaillance et l’abnégation le sobriquet …« des fenêtres  » ou « rustique ». Elle le méritait amplement par ses choix de nidification. Facilement reconnaissable, même pour un œil novice avec son dos, ses ailes et son dessus de la tête noir-bleuté, son ventre et gorge blancs elle ajoutait son croupion blanc pur qui contrastait avec le reste de son corps plus foncé. Soignée jusqu’au bout des plumes elle était de la maison ! Certes les déjections tombant sur le trottoir ou à la verticale de son nid modeste en boue sèche trahissaient le retour au bercail du couple parti passer la saison froide sous les tropiques. Personne ne songeait à protester contre ces nuisances bien moindres que celles désormais générées par les mégots ! On aimait les hirondelles au point d’avoir surnommé ainsi les agents de police parisiens pourtant beaucoup moins habiles dans les circonvolutions aériennes.
Durant tout l’été elle servait aux anciens à prédire la pluie, la canicule ou l’orage avec peut-être le désespoir à la clé. Lorsqu’une hirondelle volait bas, l’orage n’était pas loin. C’est une phrase que l’on entendait couramment, et l’expérience démontrait qu’il y avait là un semblant de vérité. La raison en était simple, les hirondelles suivaient leur unique proie : le moucheron. Durant un orage, l’insecte étant attiré par le sol elle s’offrait en un temps record un superbe festin. Tout ça a disparu car plus personne ne connaît le sens du vol des rares hirondelles encore présentes dans les villages. On se fie maintenant aux alertes météo de la Préfecture beaucoup plus scientifique mais guère plus fiables. Et en plus elles ne sillonnent plus le ciel des soirées estivales puisqu’elles ont été exterminées par les produits « phytos » réputés « sanitaires » absorbés par leur pitance elle aussi décimée. Alors qu’il y avait encore plus d’une centaine de nids dans le centre de Créon il y a 40 ans il n’y en plus qu’une douzaine après le premier recensement ! Plus d’avant-toits aux maisons neuves, plus de moucherons, plus d’eau pure, plus de bétails, plus de vinification en zone urbaine… Bref les hirondelles ne sont plus là non seulement pour annoncer le printemps mais pour faire vivre l’été !
Il reste encore les martinets, faux cousins de la belle en guimpe blanche. Leurs interminables et ébouriffantes poursuites en bandes apparemment inorganisées scarifient le ciel au-dessus des toits avec des cris d’effroi stridents. La folie absolue, l’improvisation totale, une prise de risques maximum entre les obstacles donnent à ces sarabandes des allures permanentes d’exploits sportifs. Leur vitesse et leur capacité manoeuvrière soutenues en vol sont sans égal. Sur de courtes distances ils peuvent atteindre 60 m/sec (200 km / h ) alors qu’en général ils évoluent plutôt entre 40 et 100 km / h. Leur dextérité pour foncer en groupe entre les bâtiments, les arbres et les réseaux de fil est inouïe et ils ne laissent même pas le temps de les observer. Les martinets noirs sont infiniment plus performants que les bolides de F1 : corps mince et très fuselé, queue courte, longues ailes très effilées et incurvées, pattes courtes et une extrême acuité visuelle s’adaptant à la lumière intense comme à celle du crépuscule. Le vol des martinets appartient aux vacances mais là encore la folie des hommes les décime et va rendre nos étés bien silencieux.
Bientôt les hirondelles appartiendront à nos souvenirs. Le taux de disparition atteint dans certains endroits près de 80 % et d’une année sur l’autre le retour de la vacancière va se faire plus rare. On finira d’ailleurs par ne pas avoir de printemps à annoncer… et c’est la météo qui le dit !