Il est 5 heures et une grande partie de Dax n’a pas envie de se réveiller alors qu’une autre n’a pas encore commencé à se coucher. Les lendemains de fêtes ne chantent guère alors que les nuits de la veille ont pourtant été emplies des chœurs se voulant basques ou landais. La fraîcheur d’une aube dominicale humide a l’avantage de refroidir les « moteurs surchauffés » ayant nécessité de très nombreux remplissages ou de vidanges improvisées de « radiateurs » plus ou moins volumineux. Des hectolitres et des hectolitres de bière ont servi à étancher des soifs que la température ambiante ne justifiaient vraiment pas. Il est 5 heures et il reste dans les rues des lambeaux de l’armée des festayres qui errent à la recherche du temps perdu ou oublié. Aucune madeleine, même de la célèbre pâtisserie Cazelle, ne peut éponger les abus de la nuit qui s’est étirée d’une bodega à l’autre. Dax sort des vapeurs de ses fêtes, celles que l’on attend dès le lendemain de leur fin. Les arènes sonnent creux mais les employés sont déjà au boulot pour effacer les traces des combats de la veille au soir. Ils passent sobrement au peigne fin le ruedo afin que les toreros trouvent une scène conforme au spectacle qu’ils se doivent de fournir aux passionnés de plus en plus critiques. Eux bossent dans le silence !
La lumière des havres d’hébergement frappés de la croix rouge sur fond blanc éclaire quelques dizaines de blessés imbibés ou des désorientés réfugiés sur des lits de camp. Pour les équipes de secouristes la nuit aura été longue. Une dernière ambulance des sapeurs-pompiers se fait un plaisir de lâcher quelques salves de son signal sonore dans les rues quasiment désertes.
Sur le champ de bataille, en des endroits stratégiques où la bataille a été rude, des Marie-Louise ou même quelques grognards gisent hébétés ou immobiles. Des compagnons se penchent parfois sur ces « morts au champ du déshonneur » pour espérer un réveil ou un sursaut permettant de les rapatrier vers l’arrière. Il existe en effet sur les plaines vertes des rives de l’Adour ou sur les moindres parkings des campements sauvages ou organisés pour que les plus valeureux des festayres puissent se régénérer ! On s’y lave les dents avec une bouteille d’eau minérale oubliée depuis ds heures ; on y avale des cafés dignes de ceux des popotes sur le front des armées en campagne en 14-18 ; on tente d’oublier les rares souvenirs de « pochtronades » que les autres se chargent méchamment de vous rappeler : une vie se lève, comme du blé difforme ou rabougri, partout entre dix heures et midi. Dax la blafarde retrouve ses couleurs avec un blanc moins blanc que celui de la veille et du rouge qui fait tache !
Bizarre de constater que ces « réfugiés » des fêtes improvisent des accueils ressemblant à d’autres ailleurs bien moins joyeux. Un hamac entre deux arbres, une toile bleue tendue à l’arrière d’une camionnette, une tente posée sur une malheureuse bande de gazon oubliée par les grilles de protections, des cartons agencés à la hâte à même le sol ou simplement une malle d’automobile grande ouverte servent de logis à des centaines de groupes revenant couverts de la gloire d’avoir résisté à l’ennemi durant plusieurs jours. Des voitures caparaçonnées intérieurement avec des protections solaires préservent l’intimité des occupants prévoyants et des fourgons servent de dortoirs à « sardines ».
En ce dimanche matin l’angélus ou l’appel à la grand messe ne sonne pas qu’au clocher de la cathédrale d’ailleurs cernée par les salles bruyantes mais chantantes comme celle du groupe vocal « Los Cantadores ». Le son des tambours de guerre résonne dans des centaines de têtes. Les sonos diffusant à fond la baffle des tubes des sixties ou des seventies sont devenues muettes vers 3 heures, les derniers comptoirs ont tenté de ranger le maximum de matériel ou de l’enchaîner pour que dès la fin de matinée les « canons » puissent à nouveau tonner ! Les bistrots PMU ont courageusement levé le rideau et les boulangeries proposent déjà des croûtes à casser à midi, en famille, à des gens bien levés. Tout le reste éponge une nuit d’ivresse !
Dax ne s’endort pas en effet vraiment après que les métiers de la fête foraine aient renoncé à déverser des tonnes de décibels dans la ville ouverte à leurs souhaits après un long face à face avec la mairie. Dans des jardins ou des garages on poursuit la mise en boite de la nuit. Un solitaire effectue vers 5 h 30 une traversée au long cours de la ville avec une corne de brume en main. Il s’éclate à la seule idée que les bourgeois ou les « festayres » raisonnables ne profiteront pas du sommeil du juste milieu. C’est le survivant d’un naufrage partiel de fêtes qui sont celles de la revanche d’une éternelle jeunesse souhaitant s’installer dans la transgression absolue par l’abus d’alcool. Certains ne viennent là que pour exprimer leur fureur de vivre, pour exister dans une foule intergénérationnelle au milieu de celles et ceux qui débutent dans les rites, celles et ceux qui les perpétuent, celles et ceux qui ne peuvent pas s’en passer, celles et ceux qui viennent les vivre en curieux, celles et ceux qui leur prêtent des vertus rajeunissantes.
Concerts des musiques du monde, chanteurs tentant de captiver un auditoire, bandas volumineuses et ensoleillées, clarines sortant vers le ciel depuis les arènes pour des corridas servant surtout à animer les discussions de comptoirs  : la fête dacquoise permet aussi de se constituer un panier garni de vraies émotions musicales mais de se faire aussi une certitude : il existe aussi des lendemains de fête qui déchantent !