Attention la lecture de cette chronique peut provoquer des cries d’urticaire ou des éruptions allergènes aux idées toutes faites. C’est vrai que quand on ouvre un poste de télé ou de radio, quand on se penche sur une une de journal, l’utilisation des mots devient extrêmement problématique. Il n’y a en effet plus aucune mesure dans les louanges ou les critiques. On est dans la course au superlatif afin de « capturer » un auditoire et un lectorat en manque de sensationnel. Nous sommes ainsi entrés de plain pied dans « l’héroïsme », sommet du comportement social dans un monde plus habitué à l’indifférence, à la lâcheté, à la passivité qu’à la motivation, qu’au courage, à l’action. En quelques heures les médias ont trouvé, pour se dédouaner de la médiocrité ambiante, des « héros » au sens originel du terme et ils se sont laissés facilement aller au trop plein .
Un héros (ou, au féminin, une héroïne) est selon les définitions officielles un personnage réel ou fictif de l’Histoire, un personnage exemplaire de la mythologie humaine ou des arts, dont les hauts faits valent qu’on chante son geste. Ces derniers, édulcorés par la légende dorée des hagiographes, sont passés dans la légende populaire. Ce travail n’a plus lieu grâce aux contes, aux récits épiques, aux œuvres légendaires mais simplement par les choix d’images, par les stratégies de communication, par les approximations du vocabulaire. Selon les cultures, un « héros » est en effet un demi-dieu, un personnage légendaire, un idéal, un surhomme ou simplement une personne courageuse, faisant preuve d’abnégation. Le rôle du héros se situe entre l’aspiration métaphysique, presque religieuse, de dépasser la condition humaine, notamment d’un point de vue physique et entre l’aspiration plus réaliste d’œuvrer pour le bien de la communauté, d’un point de vue moral. Un troisième rôle, peut être aussi celui de propagande pour une idéologie politique ou religieuse… Bien évidemment toutes ces facettes sont prises en compte depuis 3 ou 4 jours par celles et ceux qui utilisent massivement ce terme.
Henri Barbusse dans son terrible livre sur la guerre 14-18 (« Le feu ») est moins exubérant que les journalistes et les politiques de notre époque sur « l’héroïsme ». « Ils te diront, grogna un homme à genoux, penché, les deux mains dans la terre, en secouant les épaules comme un dogue : ‘‘Mon ami, t’as été un héros admirable !’’ J’veux pas qu’on m’dise ça ! Des héros, des espèces de gens extraordinaires, des idoles ? Allons donc ! On a été des bourreaux. On a fait honnêtement le métier de bourreaux. On le r’fera encore, à tour de bras, parce qu’il est grand et important de faire ce métier-là pour punir la guerre et l’étouffer. Le geste de tuerie est toujours ignoble – quelquefois nécessaire, mais toujours ignoble. Oui, de durs et infatigables bourreaux, voilà ce qu’on a été. Mais qu’on ne me parle pas de la vertu militaire parce que j’ai tué des Allemands. » Cette vision relativise le caractère héroïque que l’on prête aux hommes. Je préfère dans cet ordre d’idées dans l’affaire du Thalys la sincérité de Chris Norman qui a tenté en vain, de remettre de la mesure dans le concert des hymnes médiatiques.
« Je ne me suis pas senti un héros. Si héros il y a, c’est Alex et Spencer. Sans lui [Spencer Stone, le soldat américain blessé, ndlr], on serait tous morts. Pour moi, c’était ‘normal' » d’intervenir, a déclaré ce consultant financier pour des entreprises africaines de nationalité britannique, « Mon acte est citoyen pas héroïque ! ». Ce dernier « a une position intéressante car il a reconnu qu’il avait d’abord pensé à se cacher » puis qu’en comprenant que d’autres personnes étaient passées à l’action, il était venu les aider. « C’est un être humain comme tout le monde. Il n’est pas formé, mais il veut participer. Il est courageux » a expliqué une psychiatre.
Cet homme de qualité ne revendique pas le titre que lui ont donné les médias. Selon une psychiatre il « a une position intéressante car il a reconnu qu’il avait d’abord pensé à se cacher » puis qu’en comprenant que d’autres personnes étaient passées à l’action, il était venu les aider. « C’est un être humain comme tout le monde. Il n’est pas formé, mais il veut participer. Il est simplement courageux » a ajouté la spécialiste. Comme l’a été aussi le banquier français de 28 ans dont la réaction modeste de refus de se montrer considérée comme « marginale » interroge les experts. Les actes héroïques se manifestent rarement sans une expérience préalable, sans un courage donné par une formation empirique ou préparée. Être héroïque n’est pas en effet donné à tout le monde! Et d’ailleurs le trio américain a réagi « professionnellement » à une situation à laquelle il a été entraîné et préparé. Le bruit spécifique d’une arme d’assaut, la méfiance ancrée en eux, l’éducation au repérage du danger, la sensation que « c’est moi ou l’autre ! » ont contribué au passage à l’acte de soldats courageux et prêts au combat partout et tout le temps. Ils méritent le respect, l’estime, la reconnaissance et la légion d’honneur… comme l’a souligné François hollande pour « leur humanité ». C’est bien plus beau que l’héroïsme !