Une fameuse formule de Paris Match a longtemps fait le succès de ce magazine qui a pesé sur l’opinion durant des décennies. Voulant le situer par rapport à la télévision, les propriétaires avaient adopté la devise « Paris Match, le poids des mots, le choc des photos » inventée en 1978 par Jean Cau et bientôt inscrite au fronton de milliers de kiosques à journaux. Elle a été remplacée en janvier 2008 par le slogan « La vie est une histoire vraie », censée inscrire le journal dans une relation plus passionnelle avec le lecteur… mais qui marche moins bien. Rappelons que le record de tirage de cet hebdomadaire fondé avant-guerre autour du sport a été en 1958 de… 1,8 millions d’exemplaires ! Fabuleux ! La photo volée ou préparée; cruelle ou tendre; épouvantable ou charmeuse; a constitué durant des décennies la marque de fabrique de « Paris Match ».
Il y avait eu un précédent dans la presse avec l’Illustration qui dès ses débuts, dans la seconde moitié du XIXe siècle, va « s’attacher les meilleurs dessinateurs du moment» mais aussi débaucher les meilleurs graveurs de la place parisienne, contribuant par sa diffusion toujours plus large à la vivacité de la gravure sur bois. Le 26 août 1843 paraît dans le numéro 26 la première gravure exécutée d’après un daguerréotype. Par leur action à la tête de L’Illustration, Dubochet, cousin de Töpffer, et Paulin, rénovent l’approche journalistique : rechercher l’information à sa source, envoyer des correspondants ou faire appel à la collaboration des lecteurs comme source événementielle, avec l’impartialité comme objectif. Cette nouvelle politique éditoriale est une révolution à une époque où l’on se contente des dépêches d’agences et où les vues fantaisistes abondent. Peu à peu, est offert au lecteur un accès à l’événement vu par l’image documentaire et, systématiquement, une double page illustrée et légendée montre la primeur de l’image sur le texte. Cette « invention » n’a plus la même valeur en une époque où on croule sous les clichés de toutes qualités, de toutes origines et faits par des gens dopés par l’arrivée du numérique. Il n’y a plus vraiment de choc des photos tant elles sont supplantées par les films et les technologies modernes de détournement des réalités.
L’histoire récente est cependant parsemées d’instantanées entrant dans l’histoire de l’humanité tant elles dégagent des idées fortes par rapport à un événement. Le photographe saisit un moment particulier, fort, exceptionnel, résumant à lui seul des centaines de lignes ou des dizaines de minutes de commentaires. Les enfants s’ils y figurent ont un pouvoir émotionnel considérable et peuvent faire basculer une opinion jusque-là indifférente. Bien entendu il en existe des centaines toutes plus réussies les uns que les autres mais certaines peuvent être considérées comme de véritables chefs d’œuvres de ce que l’on nomme le « photojournalisme ». Les vrais reporters ne vivent plus malheureusement de leur talent car on ne veut plus montrer la guerre qui n’est jamais « propre » ou la misère qui peut être que « déstabilisatrice ». La « pipolisation » outrancière a chassé la réalité obscure, terrible, horrible ! Or une seule image vraie peut renverser la montagne de la passivité intellectuelle. Elle fait entrer des anonymes dans l’Histoire !
Personnellement il y en a 5 qui ont accentué la perception que j’avais de la terrible réalité. Un gifle dans la gueule qui nous renvoie à nos lâchetés, à nos insuffisantes, à notre passivité.
La première vient du Vietnam ; Une petite fille entièrement nue, brûlée, court en pleurant entourée de soldats indifférents au milieu d’enfants fuyant effrayés un sombre nuage de napalm et… j’ai toujours eu envie de pleurer. Elle a davantage fait pour la fin de l’affreux conflit vietnamien que bien d’autres reportages.
Celle des Biafrais décharnés, hagards, affamés, résignés a été suivie de bien d’autres de famine mais leur regard a bouleversé la planète et contraint les nantis à se tourner vers un conflit « oublié ». Les dons ont afflué et les sacs de riz aussi à partir du moment où les magazines ont diffusé cette horreur de la famine ordinaire.
Dans un autre registre l’opposant solitaire face aux chars de l’armée chinoise sur la place Tiananmen a bouleversé la version officielle de cette révolte estudiantine. Il en avait été de même lors du printemps de Prague où un manifestant tente de convaincre des tankistes soviétiques de rebrousser chemin. La jeune fille à la fleur dans une manifestation anti-guerre au Vietnam a illustré à la perfection la montée ultérieure du mouvement hippie.
La mort cruelle et injuste de ce gamin syrien, face dans le sable des touristes est entrée dans un certain nombre de consciences comme le germe du doute. Un « foetus » de paille humain, un joli brin d’amour saisi pour l’éternité par l’œil froid d’un appareil photo a brièvement ébranlé le monde des certitudes. Demain la mer de l’actualité aura effacé les traces de cette ignominie du destin. Il restera la photo…