J’ai eu le privilège d’assister à Paris à la sortie du téléfilm « Crime d’Etat » réalisé par Pierre Aknine et diffusé le 29 janvier 2013 sur France 3. Dans une salle bondée où étaient installées des personnalités du monde politique de droite un silence pesant de quelques secondes s’était installé après la fin de cette œuvre de fiction fournissant une solide explication de la mort du Ministre du travail Robert Boulin. Ensuite des applaudissements nourris avaient éclatés comme si le public trié sur le volet se sentait soulagé par ce récit extrêmement convaincant d’un événement appartenant à l’histoire de la V° République. Elle battait en brèche la vérité officielle bâtie pour masquer ce qui peut devenir un « Crime d’Etat ». Cette dernière retient que l’ancien ministre Robert Boulin s’est suicidé à 59 ans dans la forêt de Rambouillet après avoir été mis en cause dans une affaire immobilière à Ramatuelle.
Résistant devenu avocat, Robert Boulin avait entamé une carrière politique en 1958 en devenant député gaulliste de Gironde puis maire de Libourne un an plus tard, constamment réélu jusqu’à sa mort. Mais ce sont surtout ses longues fonctions ministérielles entamées en 1961 qui l’ont fait connaître du grand public, en occupant différents postes dans les gouvernements Debré, Pompidou, Couve de Murville, Chaban-Delmas, Messmer et Barre. Nommé ministre du Travail par ce dernier en 1978, sa popularité avait alors nourri des rumeurs qui le désignaient comme « Premier ministrable » de Valéry Giscard d’Estaing. Il était devenu selon le téléfilm un rival insupportable pour un certain Jacques Chirac… qui ne pourra pas témoigner compte tenu de sa santé. Il avait fini par insupporter le clan gaulliste le plus intransigeant, celui du SAC qu’animait un certain Charles Pasqua aujourd’hui disparu !
Le 29 septembre, quittant le ministère du Travail, il déposait des dossiers confidentiels dans son appartement de Neuilly-sur-Seine puis partait en voiture pour une destination inconnue. Son corps sera retrouvé le lendemain matin dans 50 cm d’eau dans l’étang du Rompu à Saint-Léger-en-Yvelines. Officiellement, il se serait suicidé après avoir absorbé des barbituriques. De multiples anomalies dans une enquête pour le moins suspecte et ressemblant à un véritable complot institutionnel allaient ensuite tenter d’accréditer cette thèse. Les éléments essentiels furent pour conclure au suicide, les huit lettres envoyées la veille de sa mort par le ministre à des médias et différentes personnalités, dont Jacques Chaban-Delmas, ancien Premier ministre.
L’ouverture d’une nouvelle enquête, confiée à un juge d’instruction, pour « arrestation, enlèvement et séquestration suivi de mort ou assassinat », fait suite au dépôt de plainte, en mai dernier, de la fille de l’ancien ministre, Fabienne Boulin-Burgeat. Elle mène une longue et éprouvante bataille pour tenter de faire la lumière sur des faits extrêmement suspects. Ce rebondissement spectaculaire dans l’affaire, alors qu’en 2010 le parquet général de la cour d’appel de Paris avait refusé de rouvrir l’enquête pour homicide constitue une vraie preuve d’indépendance d’une justice ayant antérieurement manifesté peu d’empressement pour cette affaire.
Il se trouve que le médecin légiste bordelais Daniel Jault quia réalisé la contre-expertise sur divers éléments du corps du Ministre suicidé a été mon collègue au Conseil général de la Gironde et un compagnon de route politique. En 1983 à la demande de la famille de Robert Boulin. l’ancien assistant des légistes bordelais ayant procédé à cette deuxième autopsie, le 16 novembre 1983, confie avoir été « surpris » et « choqué » car il a clairement identifié comme une « trace de corde circulaire au poignet droit » de Robert Boulin. Il a également vu « un hématome derrière la boîte crânienne » du ministre : hématome gélatineux, bleuté, qui n’était pas un dépôt cadavérique. Selon lui, cette « face postérieure aplatie » ne peut s’expliquer par la position dans le cercueil. Sa conclusion est : « Pour moi, il a été assommé ! » Daniel Jault assista également à l’autopsie explique des années plus tard « on a tous pensé qu’il avait été liquidé ». Cependant il ne mentionne pas la « trace de corde au poignet » et dément l’existence de l’hématome. Confronté au caractère « pas si affirmatif » de la deuxième autopsie, il reconnaît : « (…), je n’ai pas de preuve ! Je n’ai qu’un faisceau d’éléments concordants sur lequel j’ai bâti ma conviction. Mais il était impossible d’établir les choses de façon certaine. Le rapport scientifique ne pouvait pas aller au-delà de ce qui a été écrit. » Effectivement, son texte du rapport de contre-autopsie n’est nullement affirmatif… On est donc reparti pour sortir d’un doute macabre qui ne sera pas levé. Acteurs disparus ou incapables de témoigner, preuves évanouies, témoins mutes et comme les Français, c’est bien connu, n’ont aucune mémoire on aura du mal à retrouver le chemin de la vérité. Qui peut croire que 36 ans plus tard un secret d’Etat puisse ressurgir de 50 centimètres d’eau trouble !