C’est une certitude, la disparition à 82 ans de Lény Escudéro ne provoquera pas de tsunami médiatique et plus encore de déclarations enflammées d’admiratrices de moins de 50 ans. Lui qui « avait perdu la tête pour une amourette qui passait pas là » en 1962 n’avait jamais renoncé à ses racines. Il puisait son inspiration dans un parcours de vie de réfugié espagnol chassé de sa Navarre natale par la peste brune du franquisme. Il se plaisait à rappeler combien il était reconnaissant à l’école de cette république française accueillante de lui avoir permis d’accéder aux mots qui allaient ensuite nourrir sa poésie. Son certificat de fin d’Études primaires en poche, Joaquim Leni avait goûté aux charmes populaires du quartier parisien de Belleville. il ne s’en débarrassera jamais !
Il commence par être terrassier et installe des canalisations, la pioche à la main. Il devient ensuite carreleur à Hussigny-Godbrange et s’établit à son compte. La galère, les métiers divers, la vie réelle du petit peuple avaient forgé ses convictions. Entré en communisme avec passion et fidélité, il n’en sortira jamais cherchant sans cesse à mettre ses paroles de troubadour en accord avec ses constats sociaux. Un choix pas très facile en une période yéyé de la facilité et du prêt à porter musical. Visage émacié, chevelure longue, longiligne il promenait modestement une noirceur volontaire dans le monde à paillettes du « show-bizz » après plus de 5 années de rodage sur les scènes des cafés parisiens. Mieux il finit par parvenir à poser sur les oreilles collées au transistor une ritournelle que Ronsard n’aurait pas désavouée. Lui le « poète-ouvrier » ou plus exactement « l’ouvrier-poète » réussissait en quelques vers une percée spectaculaire sur les ondes dévorées par les rengaines américaines francisées.
Concession aux réalités du monde de la chanson, Ecudéro remplace le « i » de Leni par un « y » mais bien évidemment il dépassera très vite ce premier succès en tentant de placer au cœur de son répertoire les parcelles de son idéal. Pas facile dans cette société de l’insouciance de placer des textes revendicatifs ou ses coups de gueule. On se déchire alors autour de son répertoire. Rangé dans le sillage des Brassens, des Ferré, des Ferrat il distille « A malypense », « Vivre pour des idées », « Le Bohémine », « Petite Mère », « La Malvenue » ou « Le Cancre ». on y retrouve des vers pouvant entrer dans les oreilles du peuple qui ne les entendra pas car les radios d’alors n’en veulent guère. Même lors de son retour après de escapades autour du monde, dans des actions humanitaires ou dans personne n’entendra vraiment la force de ses œuvres.
Qui connaît la véritable puissance actuelle poignante du « siècle des réfugiés » ? Seul celui qui avait vécu les longues marches à travers les montagnes, les regards ou les paroles déplacés, les vexations ou les exploitations pouvait produire un texte aussi vrai, aussi fort, aussi actuel :
« J’ai vécu
Au siècle des réfugiés
Une musette au pied de mon lit
Avec la peur au ventre
Des humiliés
Des sans logis
Qui tremblent
Les oubliés
Aux mal-partis
Ressemblent

Ils sont toujours les bras ballants
D’un pied sur l’autre mal à l’aise
Le cul posé entre deux chaises
Tout étonné d’être vivant
Ils sont souvent les en-dehors
Ceux qui n’écriront pas l’histoire
Et devant eux c’est la nuit noire
Et derrière eux marche la mort

Ils sont toujours les emmerdants
Les empêcheurs les trouble-fêtes
Qui n’ont pas su baisser la tête
Qui sont venus à contre temps
Dans tel pays c’est mal venu
Venir au monde t’emprisonne
Et chaque jour on te pardonne
Puis on ne te pardonne plus

J’ai vécu
Au siècle des réfugiés
Une musette au pied de mon lit
Avec la peur au ventre
Des humiliés
Des sans logis
Qui tremblent
Les oubliés
Aux mal-partis
Ressemblent

On peut souvent les voir aussi
Sur les photos des magazines
Essayant de faire bonne mine*
Emmenez-moi au loin d’ici
Ils ont des trous à chaque main
C’est ce qui reste du naufrage
Ils n’ont pas l’air d’être en voyage
Les voyageurs du dernier train

Ils sont toujours les séparés
Le cœur perdu dans la pagaille
Les fous d’amour en retrouvailles
Qui les amènent sur les quais
Et puis parfois le fol espoir
Si elle a pu si elle arrive
De train en train à la dérive
Et puis vieillir sans la revoir

J’ai vécu
Au siècle des réfugiés
Une musette au pied de mon lit
Avec la peur au ventre »

Avec Lény Escudéro disparaît celui qui avouait que si dans sa vie il avait fait parfois « des concessions » il n’avait jamais fait de «compromis ». Follement épris de liberté, de justice, de fraternité il est parti en suivant son amourette  qui selon lui : « Un jour reviendra Te tourner la tête Te tendre les bras Chanter la romance Ou le rêve joli Mais je sais d’avance Que tu diras oui Alors les amours Pour toi refleuriront Tu aimeras encore A la belle saison Une petite Amourette Jamais trop jolie Quand on sait d’avance Ce que dure la vie ».