En maintenant près de 32 ans de mandat électif j’ai croisé la route de bien des élus de toutes convictions, de toutes origines, de tous les continents puisque mon rôle de président de Club des villes cyclables m’a même permis parfois de faire du « vélo » en Europe, en Amérique du Sud ou en Asie en leur compagnie. Président de la République, maires de grandes métropoles, délégations de collègues du monde rural ou même parfois des gens peu recommandables dont je conserve des souvenirs inquiétants : tous m’ont laissé une impression différente de leur vision de leur mandat. Et parmi toutes ces rencontres il en est une qui m’a marqué : celle qui m’a permis de croiser la route de Hama Ag Sid’Ahmed. Ce Touareg malien alors président élu de la région autonome de Kidal était venu à Créon pour découvrir d’autres méthodes de gestion d’une collectivité locale que celles « officielles » présentées dans les cercles parisiens. Notre échange avait été pour moi d’une richesse exceptionnelle. Flanqué d’un fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères chargé de le « surveiller » il avait fait le tour des équipements créonnais mais surtout avait apprécié la méthode de « l’autogestion associative » que je continue à considérer comme la solution à la crise de citoyenneté actuelle.
Il a été de toutes les révoltes de tous les combats, de toutes les négociations targui mais il ne m’appartient pas de revenir sur son action forcément critiquée par les uns et louée par les autres. Instituteur parlant un Français impeccable, drapé dans son long vêtement en coton bleu et de son chèche enroulé autour de la tête ne laissant paraitre que ses yeux il avait une allure d’une extraordinaire noblesse. Hama Ag Sid-Ahmed m’avait impressionné par sa sérénité, sa lucidité et sa farouche volonté de protéger l’identité culturelle de son peuple. Il a depuis cette apparition traversé des difficultés, des guerres, des massacres mais il n’a rien perdu de sa motivation profonde en faveur de son peuple. Il analyse avec lucidité les conflits actuels car il en connait les arcanes.
Si je parle de lui c’est que je l’ai retrouvé de longues années plus tard grâce aux réseaux sociaux. Je ne lui ai rien demandé de son parcours et je ne veux pas savoir ce qu’il fait actuellement ni même où il est… mais par contre je suis encore admiratif devant ses analyses des situations préoccupantes qui donnent à déblatérer à de pseudos spécialistes invités des plateaux télévisés. J’ai par exemple conservé en mémoire sa phrase qui résumait à elle seule ce que ne résoudront jamais les militaires et les diplomates sur ce territoire de la zone sahélienne.
«  Peux-tu me dire de quel pays sont les Touaregs ?
– De quel pays ? De celui des pâturages pour leurs troupeaux. Le reste c’est une invention coloniale »

C’est un résumé parfait de la situation ambiguë de ce peuple que l’on veut contenir dans des frontières artificielles mais qui n’a jamais admis qu’un trait même rectiligne au milieu du désert l’empêche simplement de survivre. Des tribus aux intérêts divergents, des influences politiques contradictoires, des enjeux économiques colossaux, des conceptions religieuses surannées, des traditions guerrières incrustées, des trafics rentables, ne leur permettent pas toujours d’avoir une vision commune de l’avenir. Rien n’a changé si ce n’est que la notion de pâturage avec le réchauffement climatique rend la vie intenable dans cette zone déjà extrêmement exigeante.
Hama Ag Sid’Ahmed ne parlait qu’éducation, formation et développement économique par le tourisme. Des idées qui ont été emportées par le comportement du gouvernement central malien qui n’a jamais admis qu’émerge un vrai peuple touareg autonome transgressant les frontières comme les Turcs ne souhaiteront jamais voir les Kurdes s’émanciper. Il y a les minerais à vendre dans un cas et le pétrole dans l’autre ! Rien d’autre !
Hama Ag Sid’Hamed n’a pas changé quand il vante sur son profil facebook l’ouverture du groupe scolaire nomade Touareg de Tinzaouaten ( Achibrich) le 7 octobre dernier (photo d’en haut) pour l’année scolaire 2015/16. Soutenu pour son fonctionnement par l’Association Franco-Touareg « Enfants de l’Adrar des Iforas », à l’origine de la création de ce groupe scolaire dans les années 90 l’école a dû être réhabilitée avec les parents nomades en 2013 après qu’elle ait été détruite en 2007 par l’armée… malienne. Il m’avait longuement parlé alors de ce projet avec internat visant une prise en charge des enfants d’éleveurs nomades dispersés dans le désert n’étant jamais pris en compte par les établissements publics d’État. Un grand bravo au maire de cette commune rurale, aux parents mais quel courage pour les deux enseignants qui continuent de rester près de leurs élèves pour leur apprendre à lire et à écrire et surtout en acceptant de leur enseigner leur langue maternelle le Tifinagh pour ne pas les couper de leur environnement. Prix Nobel de la Paix pour eux ? Ils le mériteraient au moins autant que d’autres car eux vivent leurs idées sur l’éducation au péril de leur vie.
La vérité est là ! Pas dans la guerre : on lutte contre l’obscurantisme par des années d’éducation pas par les armes. D’ailleurs les terroristes qui sillonnent encore cette zone se vengent des Touaregs qui ne veulent pas les abriter, qui les combattent souvent, qui ne veulent pas de cette cohabitation autour du projet culturel. Du 13 septembre au 6 octobre, 25 Touaregs éleveurs dont les noms sont connus de la région de Kidal ont été kidnappés à 200 km au Nord-Est de Kidal (Adrar des Iforas) dans leurs campements par des éléments affiliés à l’AQMI qui séjournent encore dans cette région. Parmi les 25 Touaregs kidnappés, 5 ont été exécutés entre les 8 et 9 octobre à la frontière Algéro-malienne. Des victimes oubliées de ce combat pour la Paix!
La réalité est partout dans cette dualité : quel choix faisons nous ? Combien d’enfants touaregs pourrait-on éduquer laïquement, durablement avec le coût seule bombe, d’un seul missile ? Hama Ag Sid’Ahmed a fait son choix… Facile à écrire ais sûrement difficile à faire !