L’assassinat de 3 personnes dont 2 adolescents de 15 ans à Marseille ne fait que confirmer une situation extrêmement préoccupante dans les banlieues en général. On parle beaucoup des causes factuelles des émeutes d’octobre 2005 qui avaient plongé de nombreux quartiers dans des situations dramatiques mais sur le fond la situation s’est aggravée. En fait comme le veut une habitude bien française plutôt que d’effectuer une analyse objective, sereine, proche de la réalité sociale, les structures nationales continuent à empiler des mesures purement théoriques sans aucun effet sur un contexte toujours aussi inquiétant. Or en une décennie si on a effectué beaucoup d’efforts sur les bâtiments on n’a pas pour autant changé fondamentalement la mixité d’affectation sur les HLM rénovées mais on a laissé encore prospérer ce sentiment d’abandon « socio-économico-éducatif » pouvant conduire à la révolte mais d’une autre nature que celle de 2005.
D’abord les taux de chômage ne se sont pas améliorés. Loin s’en faut ! Il y a longtemps que le rêve des « zones franches » a fondu comme neige au soleil avec les avantages fiscaux qui devaient accompagner des embauches. Alors jamais l’économie parallèle sous toutes ses facettes n’a été aussi florissante. Certains appellent ça à juste titre des « trafics » alors que ce ne sont pour les auteurs, que des formes organisées et structurées de revenus permettant à des milliers de familles de vivre ou de survivre. Des « réseaux » dans absolument tous le secteurs, ont créé de nouvelles hiérarchies économiques dont les effets sont pervers. Il faut y ajouter le besoin de passer d’une situation de dépendance sociale à une volonté redoutable de surpuissance liée au fric pour certains et à de fausses motivations religieuses pour d’autres. Le « crime », « le trafic », « le djihadisme » sont considérablement montés en puissance en 10 ans dans bien des territoires comme c’est le cas depuis plusieurs décennies aux Etats-Unis.
Se considérant (souvent à juste titre) comme marginalisés ou oubliés les habitants (et notamment les jeunes) émergent à leur manière d’un contexte dans lequel l’ascenseur social est en panne depuis très longtemps. Englués dans un ghetto, accablés par les échecs scolaires et professionnels ils veulent sortir par n’importe quel moyen des sables mouvants dans lesquels ils se trouvent quotidiennement. J’ai exercé une partie de ma carrière il y a 40 ans dans ce que l’on appelait alors les ZUP ou les quartiers difficiles (classes de transition et classes pratiques abandonnées dans une ancienne école élémentaire) et les élèves éprouvaient déjà ce sentiment d’exclusion. Il fallait des trésors de patience et de charisme pour arriver à en remettre certain(e)s en confiance sans pouvoir pour autant gommer les dégâts sociaux. J’imagine un instant ce que doit être la situation actuelle !
Une décennie après les « émeutes » est montée en flèche une forme idéologique du libéralisme adapté au contexte des banlieues Avec pour seule devise  : « Chacun pour soi, Dieu pour tous » qui transparaît dans tous les actes de la vie quotidienne. On ne croit plus dans les quartiers dans le collectif institutionnel qui a échoué! Le communautarisme s’est par contre accentué. Il est devenu la référence synthétique de bien des comportements. Les associations type patronages laïques, conseils de parents d’élèves, clubs sportifs traversent des difficultés liés à l’absence de bénévoles militants et il a été remplacé par le prosélytisme religieux ou mafieux.
Il faut absolument sortir du ghetto par tous les moyens nécessaires et prendre son destin en mains dès le plus jeune âge en inventant soi-même les solutions qui permettront d’obtenir cette réussite que tout le reste du système vous refuse. Hors des modèles parentaux, hors des partis traditionnels, hors des cultures établies et subventionnées, hors du marché du travail classique, hors de tout encadrement, de toute autorité, on doit se construire un statut individuel ! Une sorte de libéralisme et d’individualisme intégral dans lequel la solidarité est réinventée sous des formes inédites ou dangereuses (clans, bandes, réseaux) sont en croissance constante. On en arrive donc aux pires extrémités pour exister ou pour défendre son statut sur des bases malsaines mais inévitables.
Les événements de 2005 ne paraissent pas pouvoir se reproduire. Doit-on vraiment s’en réjouir ou s’en inquiéter ? Ils avaient été spontanés après le drame des jeunes électrocutés. Désormais il semble que dans la majorité des banlieues le système social soit souterrainement cadenassé par des réseaux ayant beaucoup progressé en une décennie. L’absence d’espoir, la multiplication grandissante des actes racistes, les discours ambiants, le confusion entre immigration et réfugiés, l’état d’esprit global de la société actuellement désastreux rendent toutes les politiques difficiles en une période où les moyens financiers manquent dans la proximité. Encore une fois, une bonne part de l’avenir dépend des élus locaux, de leur implication directe sur le terrain, de leur volonté de relancer une dynamique car les réponses de l’Etat en ordre dispersé et parfois contradictoires sont encore loin des enjeux réels.