En juillet 1958 lorsque l’instituteur annonce dans la classe que nous ne serions que 3 à rejoindre le cours complémentaire de Créon il avait une certaine fierté dans sa voix. Il savait que 3 CM2 dans un groupe scolaire d’une soixantaine d’élèves toutes divisions comprises (de la calle enfantine à la fin d’études) le pourcentage était déjà satisfaisant puisque le fameux ascenseur social ne pouvait pas accepter davantage de passagers dans une seule classe de sixième publique ouverte pour tout l’entre Deux Mers à Créon. En fait mon grand-père et ma grand mère paternels italiens n’avaient bien évidemment pas eu cette opportunité dans leur pays natal et mes grands-parents maternels avaient quitté (surtout mon grand-père) l’école à 11 ans. Aucun des quatre manquait de moyens intellectuels mais les nécessités de la survie en avait décidé ainsi pour eux. Mon père parlant dans son enfance davantage le patois vénitien que le Français avait été abandonné très tôt par l’école et ma mère, après avoir brillamment obtenu son certificat d’études primaires n’avait pas pu, pour raisons financières, aller vers un collège au moment où la France était plongée dans la guerre. Le seul fait d’aller vers un « cours complémentaire » de leur petit-fils ou leur petit-fils constituait pour tout ce noyau familial un événement particulier tout comme le fut l’admission de mon frère dans un « collège technique » alors vois certaine vers le boulot à 16 ans. Une vraie promotion sociale par l’éducation s’ouvrait devant nous et bien d’autres membres de la famille allaient par la suite s’y engouffrer. Au niveau national, entre les générations des baby-boomers dont je fais de toute évidence partie (1950-1964) et celles de 1965-1979, le taux de mobilité ascendante est passé de 25% à 33%. C’est à dire qu’un enfant sur 4 progressait dans l’échelle sociale pour aller dix ans plus tard vers un sur 3 !Actuellement tous les départements de naissance ont connu une augmentation, à l’exception de l’Hérault où la mobilité ascendante a stagné, mais il y a de grandes disparités régionales. Les individus d’origine populaire, soit les enfants d’ouvriers et d’employés, voient ainsi leurs chances d’ascension sociale varier du simple au double, de 25% à… 50%, selon leur département de naissance. C’est une triste réalité qui va à l’encontre du principe de l’égalité républicaine. Et le palmarès actuel porte de fortes disparités qui devraient interpeller fortement les politiques.
Au rang des régions qui offrent le plus de « mobilité sociale » : l’Ile-de-France, l’Aquitaine, la Bretagne, Midi-Pyrénées et Rhône-Alpes. La région Ile-de-France est encore la championne en la matière : 40% des jeunes actifs issus des classes populaires et originaires de cette région occupent des positions professionnelles moyennes ou supérieures. Le taux d’ascension sociale atteint 44,1% dans les Hauts-de-Seine, 42,6% dans les Yvelines, et jusqu’à 47,2% à Paris. Et, contrairement aux idées reçues, la Seine-Saint-Denis obtient un taux de 40,2%.
L’Ile-de-France est aussi la région qui contribue le plus à l’ensemble de la mobilité sociale ascendante en France puisque près de 20% des « promus » y sont nés. On y cultive donc encore l’espoir d’évoluer positivement et donc on ne ressent pas ce sentiment d’abandon que l’on trouve forcément ailleurs et notamment dans trois régions, Picardie, Poitou-Charentes et Nord-Pas-de-Calais où l’ascenseur social fonctionne mal. Un peu plus d’un quart seulement des enfants d’ouvriers et d’employés ont connu une mobilité ascendante dans les générations les plus récentes. Le taux d’ascension sociale est ainsi à 25,9% dans l’Aisne, 25,5% en Charentes et 24,7% dans la Creuse.
D’après une étude de France Stratégie, contrairement aux idées reçues l’environnement économique a un effet positif mais limité sur l’ascension sociale. De même, la structure socio-démographique des territoires (taille des fratries, nombre de familles monoparentales notamment) joue peu sur ces résultats. Le seul paramètre qui semble jouer un rôle déterminant est le niveau d’éducation et plus particulièrement l’obtention d’un diplôme d’enseignement supérieur. La clé reste plus que jamais l’éducation et plus encore l’orientation !
L’option retenue en France depuis plusieurs décennies, à savoir la massification homogène de l’enseignement supérieur sur le plan territorial, a permis d’augmenter les chances de mobilité ascendante mais n’a pas permis le rattrapage, d’une génération à l’autre, entre régions défavorisées et régions favorisées. Pour éviter de reproduire le même schéma, le rapport estime qu’il faut augmenter les taux moyens de réussite scolaire des individus d’origine populaire en ciblant en priorité les territoires à faible taux de diplômés. Dans le même esprit il est proposé aussi de favoriser les zones où la réussite scolaire des enfants des classes populaires est faible dans la dépense par élève dans le primaire et le secondaire alors que c’est souvent le contraire.
Dans ce cadre, il faut se pencher sur les barrières à l’entrée du supérieur que constitue la régulation mise en place par les académies, via le logiciel « Admission Post-Bac » notamment. Ces barrières à l’entrée du supérieur ne sont pas favorables à la réduction des inégalités entre territoires et elles pourraient être remplacées par de véritables outils d’orientation et d’accompagnement des étudiants or dans ce domaine de l’orientation, il y a un problème massif d’accès à l’information. Il faudra des décennies de réformes en profondeur pour changer ce système ! C’est la seule certitude !