Durant des siècles la société a vécu sous la coupe de la justice divine, celle qui serait promise aux hommes ayant commis des fautes graves sur terre. Les religions ont inventé une manière incertaine mais terriblement efficace de s’attribuer un pouvoir temporel grâce à des hypothèses spirituelles sans fondement. Au nom de ces principes la planète est à feu et à sang puisque les actes les plus terribles, les plus barbares, les plus inexcusables échappent à la justice des hommes codifiée et réaliste. La polémique actuelle autour des actes dégueulasses commis par des donneurs de leçons de l’église sur de multiples sujets de société n’est guère différente de celle qui peuvent émerger sur des comportements épouvantables reprochés à d’autres religieux. Les actes pédophiles n’auraient donc pas la même « importance » selon leurs auteurs puisque les uns seraient sous la protection divine à laquelle ils devront des comptes alors que les autres, considérés comme des criminels relèvent des procédures terrestres ordinaires ! En fait la non dénonciation de crimes constituerait simplement un moyen de renvoyer vers le tribunal post-mortem la sanction éventuelle. L’église a toujours, absolument toujours, à travers l’histoire dissimulé tout ce qui pouvait altérer ses prêches par ailleurs d’une sévérité absolue à l’égard des communs des mortels ! Le culte du secret sectaire sur l’argent, la sexualité, le pouvoir n’a guère diminué depuis les premiers pas du catholicisme.
Dans les pays où il y a eu de vraies investigations (ils sont encore rares) , l’Irlande, l’Allemagne, la Belgique, on arrive à des chiffres de 4/5%, voire plus, comme aux Etats-Unis, où 5.000 prêtres seraient pédophiles sur un total de 50.000, un sur dix. Il y a eu aussi beaucoup d’affaires révélées en Autriche, Allemagne, Hollande. Mais dans les pays latins, France, Espagne, Italie, peu de scandales ont éclaté et l’ampleur du phénomène reste méconnue car il existe une forte tradition de dissimulation des turpitudes réelles. Tout se règle dans les chuchotements du confessionnal et avec la certitude que l’absolution efface les dettes à payer dans cette humanité sans intérêt. Enfin quand ça arrange tout le monde.
Il n’est pas inutile de rappeler qu’au total, au cours des trente dernières années, 20.000 dossiers d’ecclésiastiques impliqués ont été comptabilisés au Vatican, alors que le nombre de prêtres en exercice dans le monde atteint 400.000. C’est une proportion énorme bien que ce ne soit que des chiffres indicatifs. Mais, on peut tout de même en conclure qu’ils sont plus importants que dans beaucoup d’autres structures et institutions dans lesquelles pourtant les « crimes » sont hyper-médiatisés. On ne défile guère à Lyon en ce moment…alors que des cellules psychologiques, des marches blanches, des rassemblements, des déclarations angoissées, des micros trotoirs accompagnent toutes les autres situations. Pour trois raisons : le contact avec les jeunes, le rapport pathologique à la sexualité et l’impunité qui caractérisent l’Église conduisent à des abus que la hiérarchie couvre d’un regard indulgent selon le postulat « la justice des hommes » est sans valeur !
Christian Terras, fondateur de Golias, l’hebdomadaire catholique progressiste, pointe la loi du silence qui sévit encore dans l’Église et il fait un constat sans concession : «  il y a une raison d’Eglise, comme il y a une raison d’Etat ». C’est un vrai retour des siècles en arrière, une confusion d’une gravité exceptionnelle mais qui paradoxalement est admise dans la doctrine catholique et donc ancrée dans l’esprit des gens oubliant justement que l’égalité républicaine est bafouée. On hésite quand la faute vient d’un tenant de cette religion ayant pourtant condamné avec véhémence des décisions politiques modifiant simplement les rapports entre les êtres humains durant leur passage sur terre : mariage pour tous, interruption volontaire de justesse, contraception… Tartuffe reste une œuvre d’une extraordinaire actualité mais elle n’a plus aucune chance de passionner la jeunesse.
La Rochefoucauld prétend que l’hypocrisie est « l’hommage que le vice rend à la vertu » et nous avons avec l’affaire de Barbarin de Lyon (ne pas confondre avec Tartarin de Tarascon) l’illustration de cette maxime. Laissons à Dorine dès la première scène de Tartuffe affirmer qu’« Il passe pour un saint dans votre fantaisie : tout son fait, croyez-moi, n’est rien qu’hypocrisie ». Tout le reste le mal est fait : la justice des Hommes qui devront juger selon une formule « consacrée » en « leur âme et conscience ». Il y a fort à parier que là encore notre société mal en point, rongée par l’ambiguïté, choisira l’âme religieuse plutôt que la conscience laïque !