Même si le cœur de la ville de Bordeaux n’a plus de port avec ses centaines de marins en bordée sur les quais où dans les ruelles adjacentes il reste des symboles de cette animation nocturne antérieure. Il est vrai que Jacques Brel n’a jamais évoqué avec son talent réaliste les frasques de cette gente masculine en quête de bars où les plus belles blondes étaient sur le comptoir et pas toujours dans la salle. Durant des siècles l’étape du Port de la Lune a attiré tous les marins au long cours de retour après des courses transatlantiques, sur la terre des plaisirs. Ils y fréquentaient jusqu’à l’aube et surtout jusqu’à plus soif des établissements qu’Amsterdam n’aurait pas reniés. Ce lieu batave où « y a des marins qui boivent, et qui boivent et reboivent, et qui reboivent encore (…) Et quand ils ont bien bu, se plantent le nez au ciel, se mouchent dans les étoiles et ils pissent comme je pleure, sur les femmes infidèles »... Tout un programme que bien des leveurs de coude de compétition connaissent parfaitement.
Il faut bien avouer que parfois se soulager, pour un homme, en pleine nature le nez dans les étoiles dans la brise fraîche d’une nuit estivale n’a rien de désagréable et donne une étrange sensation de liberté. C’est Louis Jouvet qui affirmait que « pisser est la jouissance du chaste ! » Pas besoin de cabane au fond du jardin puisque souvent un mur dans la pénombre accueille cet acte d’une piètre élégance mais souvent inspiré par une extrême urgence. Il faut bien convenir que les temps modernes ne permettent plus cette dérogation naturelle aux bonnes mœurs.
D’ailleurs devenue ville d’excellence touristique Bordeaux ne souffre plus que l’on puisse utiliser ses recoins de ruelles pour se soulager après une absorption massive de breuvages ambrés. Toutes les pancartes restent inefficaces face aux obstinés de la libre expression urinaire. Ainsi la municipalité vient de décider de faire face par la technologie au fléau des pisseurs impénitents ! Une décision mûrement réfléchie au sens propre ! Pour empêcher les « urineurs sauvages » de se soulager contre les murs, Alain Juppé a demandé à ses services se sévir. Ils vont donc tester dans les prochaines semaines une peinture hydrophobe qui renvoie le liquide à l’envoyeur.
« Nous avons acté le test », dans une rue au Sud de la place de la Victoire, située en plein centre-ville, a précisé la maire adjointe du quartier de Bordeaux-Sud. Quand on connaît l’intensité des consommations en ce lieu mythique des nuits bordelaises il va falloir des kilos de produit pour parvenir à assainir les rues adjacentes. En fait on peut penser que Bordeaux va devenir la ville symbole du « rétro-pisssage » sanctionné comme le sont les rétro-poussettes coupables des cyclistes se propulsant sur la voiture de leur directeur sportif. Il reste dit-on dans les milieux bien informés une inconnue : comment va réagir la peinture répulsive sur la pierre de taille fragile de Bordeaux ?
Jusque là cette miction anti-pipi a été testée depuis un an dans un quartier touristique de Hambourg en Allemagne où elle semble avoir fait ses preuves et donné entière satisfaction aux riverains. En fait il faudrait si l’on se fie aux vers de Brel que l’expérimentation la plus utile soit faite dans le port d’Amsterdam où l’on pisse encore comme l’on pleure ! La salubrité publique passe par ce type de démarche technologique plus amène pour les incontinents et les inconscients que l’électrification subreptice des lieux d’épanchement prohibés !
En fait le retour vers l’émetteur porte une certaine morale rousseauiste voulant que toute faute soit assumée par son auteur. La pose de caméras de surveillance poserait de sérieux problèmes d’identification même si Pierre Perret a édité en chanson une typologie très précise des auteurs de ces jets intempestifs. Il faut aussi avouer que la contravention avec pose d’un ticket automatique sur les parties visibles du coupable n’était guère aisée. Il reste donc le retour à l’envoyeur comme mode de justice immanente !
Bordeaux devient donc la capitale française des murs où après la mise en bière on récupérera sur ses godasses le trop perçu. Pas certain que la parade soit efficace puisque les arbres constituent également des repères prisés pour ceux qui la nuit faute de pourvoir prendre leurs vessies pour des lanternes profitent de l’obscurité protectrice pour les soulager. Pour « faire le mur » il faudra désormais avoir la sagesse de prendre ses distances avec lui où se munir de bottes étanches. Et quand on vous dira que « ça s’arrose ! » il vous faudra vraiment vous méfier du voisin s’il souffre du « strabisme » du pisseur !
En fait l’inventeur de ce procédé s’est simplemenment inspiré d’un proverbe français voulant que « celui qui pisse contre le vent s’en prenne plein les dents ». Mais dans le fond ne prenez pas tout ça très au sérieux car cette chronique n’est vraiment l’œuvre que d’un pisse copie médiocre !