Il me faut bien avouer que les écrits ou les déclarations de Jacques Attali ne constituent pas mes références essentielles mais parfois il est honnête de reconnaître qu’il possède une capacité d’analyse de qualité. En désaccord donc avec lui sur la grande majorité de ses prises de position je ne peux que souscrire à celle-ci : « La classe politique remplace la recherche d’un projet par des querelles de personnes, par des batailles imaginaires ou des batailles réelles, mais accessoires ou satellitaires (…) l’absence de projet crée les conditions d’une révolte ». J’adhère totalement à ce constat mais je ne partage pas nécessairement les solutions avancées dans la suite de son entretien dans Les Échos. En effet s’il est un gouvernement qui n’affiche absolument aucune culture de projet social conforme à ses supposées valeurs c’est bien celui qui agit actuellement.
Une kyrielle de textes, de lois, d’effets d’annonce ou de prises de positions avec avancées et recul, sans lien entre eux se succèdent sans aucune ligne politique claire. En fait on assiste à une prise en mains du pouvoir par les « techniciens » pour ne pas écrire les « technocrates » travaillant avec ardeur au service de personnalités qui les ont installés dans un rôle essentiel. Aucun d’eux n’est porté par un enjeu global de projet mais simplement par le souci de régler la marche du pays par des mesures strictement techniques. Il n’y a plus aucune construction de véritable projet mais uniquement un puzzle d’ajustements destinés à réguler des situations critiques ou à rapiécer une société éparpillée, déboussolée, éloignée de toutes les notions fondatrices du vivre ensemble.
La responsabilité portée par le Président de la République et son Premier Ministre actuel sera terrible car elle engage le pays sur la voie du populisme qui n’est que la réponse parcellaire à des intérêts ou à des déceptions individuels ou collectifs. Il y a certes des « objectifs » plus ou moins atteints dans les propositions ministérielles mais aucune cohérence entre eux puisqu’il arrive même que de vraies affrontements existent entre décideurs. Normal puisque personne n’est d’accord sur un véritable « projet » puisqu’il n’a jamais existé. La politique ayant horreur du vide idéologique d’autres ont réussi à faire croire qu’ils étaient eux porteurs d’une construction élaborée de l’avenir.
Les libéraux outranciers se dissimulent derrière des considérations d’efficacité économique mais ne s’affichent plus comme une doctrinaires exploiteurs. Les conservateurs zélés se parent des vertus de lutte contre des réformes sociétales alors qu’ils visent constamment à restaurer des principes extrémistes souvent basés sur la religion. Les fascistes propagent du prêt à haïr ou des slogans d’exclusion quand leur seule obsession reste le rétablissement d’une France pétainiste despotique. Les gauchistes ont abandonné leurs utopies pour revendiquer un monde matériellement plus avantageux. Et bien évidemment les communistes ont fait fi des grands principes de Karl Marx pour se frotter simplement à loi du marché. Les écologistes ont abandonné pour une part d’entre eux leurs exigences sur des sujets essentiels pour la planète afin de s’adapter aux allées plus très vertes du pouvoir. Quant aux socialistes depuis maintenant quelques années ils confondent allègrement social-démocratie et libéralisme teinté de nuances sociales ce qui leur permet d’espérer les louanges européennes et la reconnaissance fallacieuse du monde économique. le summum a été atteint avec celui qui marche ni à droite, ni à gauche… illustration funeste de l’absence totale de projet !
Plus aucune envolée utopique et surtout jamais la moindre vision d’une « nouvelle société » comme seulement deux premiers ministres (Chaban-Delmas et Rocard) et un Président (François Mitterrand) avaient eu l’audace de proposer. « En 1981, c’était un projet approuvé par une majorité, comprenant cinq ou six réformes majeures qui ont toutes été faites et n’ont d’ailleurs jamais été remises en cause. » rappelle Jacques Attali qui oublie (c’est volontaire) que celles de Rocard (RMI, CSG, autodétermination en Nouvelle Calédonie…) n’ont jamais également été remises sur le fond en cause.
Un pays sans espoir d’un avenir meilleur, sans utopie collective, sans projet global de construction de son avenir se tourne inévitablement vers de solutions extrémistes car il est condamné à mourir de faim idéologique et de froid égoïste. La « Nuit debout » est simplement une vraie révolte contre cette absence de projet collectif et répond à un vrai besoin de sa construction solidaire. Mai 68 a porté cette exaltation, cette ferveur, cette soif de bâtir une autre société. Nous avions été spoliés de notre espérance, nous avions été trahis, nous avions été meurtris mais ce sont ces blessures qui nous ont donné de l’élan au combat durant les 2 décennies suivantes… il n’y a cependant aucun rapport entre ces deux périodes sauf que selon des indiscrétions le gouvernement s’inquiète d’une contagion des esprits comme ce fut le cas pour celui de Georges Pompidou… Et si un projet émergeait !