Michel Rocard est-il réellement mort ? Certainement pour son enveloppe charnelle usée par la maladie mais pour m part je resterai en contact avec son esprit. Aucune croyance délétère en du spiritisme absurde mais tout simplement parce que les grandes valeurs de ce que l’on a appelées le « rocardisme » survivront (du moins je l’espère) à celui qui les a inspirées. Il était homme de transmission, un « imprégnateur » d’idées, un levain pour idées neuves, un analyste forcené de la réalité transposée dans l’utopie mais plus que tout un semeur de doutes pérturbateurs dans une société politique avide de prêt à porter idéologique. Lui qui avait eu une formation rigoureuse imprégnée par la culture protestante ne savait vraiment pas être autrement que sincère jusqu’au sacrifice politique. Comme beaucoup de celles et ceux qui l’ont accompagné dans la durée de ses combats « Rocard » ne reculait devant aucune agitation des idées toutes faites. Un habitude qui dérangeait singulièrement le reste du PS car elle mettait en évidence la passivité de surface d’un parti où les alliances n’ont jamais été réellement idéologiques mais souvent conjoncturelles avec un seul objectif : contrôler l’appareil ! Les hommages se multiplient même de gens qui l’ont honni ou banni !
Sympathisant du PSU depuis les élections législatives de 1968, année de mes 21 ans (âge du premier vote), j’ai découvert qu’il pouvait y avoir un lien direct entre la pédagogie Freinet qui m’avait imbibée depuis mon plus jeune âge et un engagement dans la vie sociale. Libre de ses pensées ; à égalité dans l’argumentation avec n’importe qui ; fraternel après les plus âpres débats ; autonome et responsable dans l’action, le militant (il fallait l’être pour ne pas se décourager) avait toute sa place dans ces laboratoires de la citoyenneté issus de mai 68. Croire que la parole de Rocard était aisément admise relèverait de la croyance en un Messie qu’il n’était pas, surtout après l’épisode du stade de Charléty. Le PSU était l’anti-SFIO et donc suspecté de révolution culturelle.
Pour ma part je flambais de passion pour tout ce qui a constitué la base de mes engagements professionnels : former et préparer des générations à l’autogestion ! Je défendrai cette valeur comme celle des bienfaits de l’économie sociale et solidaire jusqu’au dernier moment de mes combats politiques.
Devenue dangereuse cette philosophie du pouvoir populaire et surtout jamais populiste dans tous les domaines, sera lentement ridiculisée, dénaturée et même combattue par les tenants de la facilité de l’affrontement de classes ou des solutions économiques. Allant à contre courant elle réunissait les haines du communisme faussement porteur des volontés des masses laborieuses, des structures syndicales (autres que la CFDT d’Edmond Maire) se proclamant représentatives alors qu’elles avaient confisqués le pouvoir après 1968, du Parti socialiste soucieux de tuer toute contestation interne d’un système pyramidal en désuétude… mais qui finira pas être incarné par le conflit de Lip dont j’ai arboré durant des années l’une des montres autogestionnaires ! On assassina LIP dans le milieu économique : trop dangereux !
Que voulez vous, je reste sur ces propos de Rocard lors du congrès de Nantes en 1977 : « … la Deuxième gauche, décentralisatrice, régionaliste, héritière de la tradition autogestionnaire, qui prend en compte les démarches participatives des citoyens, en opposition à une Première gauche, jacobine, centralisatrice et étatique. » Etait-ce vraiment si faux ?
N’empêche que toutes celles ou tous ceux qui défendront avec conviction cette vision « rocardienne » porteront à partir de ce Congrès durant toute leur vie militante, un signe distinctif les mettant au ban du PS… Il leur faudra tout conquérir car on ne leur « donnera » rien… et plus de 40 ans plus tard il arrive encore que la référence à cette période interne du PS revienne dans les débats ou dans les présidences : un ex-Rocardien reste et restera suspect ! Je fus pourtant de ceux-là car j’ai toujours cru en l’adéquation possible entre les valeurs et les actes politiques et j’y crois plus que jamais, quoiqu’il m’en coûte. Rocard a éclairé mon sentier politique !
Lors dune visite amicale sur Créon le 10 novembre 1984 que j’avais organisée (CERTAINS me le reprocheront éternellement) Michel Rocard avait répondu au Maire d’alors Roger Caumont qui expliquait notre vision locale mise en œuvre de l’autogestion associative citoyenne : « je te laisse la responsabilité de ce mot que je n’ose plus utiliser ». En fait il avait décidé de mettre un mouchoir sur son utopie en devant Ministre de l’Agriculture mais son regard étrillant et gourmand ce jour-là témoignait de son plaisir de voir des « hussards » motives croire en la plus solide des forme de l’autogestion qui est l’économie sociale et solidaire. Jamais la Gauche n’utilisera ce levier pour modifier la donne économique.
L’autre acte fondateur de mon attachement aux idées portées par celui qui avait commis l’erreur de croire que sa compétence, son talent et surtout ses réussites lui permettraient d’acquérir le soutien du parti qu’il avait rejoint, réside dans sa déclaration d’investiture du 29 juin 1988 ! Une synthèse pour moi parfaite du pragmatisme visionnaire et de valeurs fondatrices de la deuxième gauche qui n’a rien à voir avec la caricature actuelle qui en est faite. Le RMI, la première loi sur le financement de la vie politique, la résolution négociée du conflit néo-calédonien, la CSG… naissent de cette déclaration qui provoquera d’abord des sourires et ensuite des sabotages.
On lui reprocha aussi beaucoup cette phrase du 13 décembre 1989, à l’Assemblée nationale : «Puisque, comme je l’ai dit, comme je le répète, même si comme vous je le regrette, notre pays ne peut accueillir et soulager toute la misère du monde, il nous faut prendre les moyens que cela implique.» Et précise les moyens en question : «Renforcement nécessaire des contrôles aux frontières», et « mobilisation de moyens sans précédent pour lutter contre une utilisation abusive de la procédure de demande d’asile politique ». Avait-il complètement tort ? J’en doute près de 25 ans plus tard ! Il l’a pourtant payé cher !
J’ai pris mes distances avec la Rocardie après l’échec des présidentielles 2002 car j’ai été convaincu de la nécessité de solidarité au sein du parti… et qu’une page devait être tournée pour aller vers des idées encore plus ancrées dans les faits pour lutter contre le néo-ultra-lébarlisme. Là encore j’ai fait fausse route au risque de faire mourir mes valeurs. Remettons donc quelques idées rocardiennes sur le devant le scène : le parler-vrai, l’autogestion via l’ESS, l’équilibre indispensable entre économie et social, une véritable démocratie participative de proximité… Plus qu’un hommage national c’est un simple rappel de ses mots, de ses actes, de ses engagements qu’il faudrait faire ! Mais c’est probablement impossible car Rocard sera encore plus grand mort que vivant !