Nous voici à nouveau plongés dans l’horreur d’autant plus absolue qu’elle émane d’un comportement relevant de la vie quotidienne. Le carnage niçois contourne toutes les certitudes, abat tous le prêt à porter opérationnel colporté médiatiquement : il rapproche encore davantage la démence dévastatrice de chacune et chacun d’entre nous. Un camion frigorifique banal portant la froide détermination de son conducteur ; un feu donnant au ciel d’été des allures de fête grâce aux artifices joyeux créatifs des manieurs de cette poudre pourtant mortelle ailleurs; des femmes, des enfants, des hommes n’ayant aucune responsabilité morale dans les explosions sporadiques de la planète ; un lieu réputé dévolu aux promenades touristiques décontractées ; une fin de journée symbole de la révolte d’un peuple cherchant la liberté, l’égalité, la fraternité et une forme de laïcité libératrice… et finalement un chiffre évolutif de gens inconnus mais dont dont nous nous sentons inconsciemment tellement proches.
La folie meurtrière insatiable et désespérante a frappé dans une foule qui ressemble étrangement à celles qui partout en France rassemblaient au même moment des millions de gens seulement à la recherche d’un moment de partage. Lentement l’angoisse se répand dans les esprits et va finir par gangrener la raison. La tuerie préméditée de Nice fait ainsi avancer d’un pas supplémentaire décisif la société vers le gouffre où veut la conduire une nouvelle forme de fascisme pseudo-religieux. D’ailleurs dans la logorrhée médiatique qui se déverse sur un pays traumatisé il est aisé de vérifier que les amalgames, les déclarations, les approximations, les sous-entendus finiront par faire encore plus de mal que les faits eux-mêmes. Quand l’heure est à l’information et à la compassion, le système bascule vers l’interprétation et la tension renforçant les effets pervers constatés lors des tueries précédentes.
Il faut alors se souvenir des récentes déclarations de Patrick Calvar, directeur général de la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) devant une commission parlementaire. Il indiquait avec lucidité que ses services étaient « en train de déplacer des ressources » pour s’ « intéresser à l’ultra-droite qui n’attend que la confrontation ». Si vous en avez encore le courage écoutez les propos déjà tenus sur ce sujet Par ce que l’on appelle la vox-populi et les termes utilisés plus lisses mais tout aussi dangereux des commentateurs-exploiteurs permanents du malheur des autres. Le patron du service le mieux informé de France se montrait alarmiste : « Cette confrontation, je pense qu’elle va avoir lieu. Encore un ou deux attentats et elle adviendra. Il nous appartient donc d’anticiper et de bloquer tous ces groupes qui voudraient, à un moment ou à un autre, déclencher des affrontements intercommunautaires. »  Cette perspective d’un « sur-attentat » raciste en réaction à un premier, djihadiste, se basait-elle sur des remontées d’informations précises ou sur une analyse politique générale? Il n’y a pas de doute sur la véracité de cette interrogation quand on connaît le climat idéologique de la région PACA et de la Nice en particulier.
Dans la suite de son audition Patrick Calvar évoquait  » la tentation des populismes, la fermeture des frontières, l’incapacité de l’Europe à donner une réponse commune » et « une tendance au repli sur soi » penche plutôt en faveur de la deuxième option. Ce n’était pas prémonitoire mais tout simplement une réalité qui va éclater à la face de notre européenne recroquevillée sur ses dispositifs politico-financiers alors qu’une explosion se prépare. Difficile pourtant d’expliquer que d’un massacre à l’autre, les conséquences ne sont plus les mêmes à partir du moment où la mort cruelle est la même. Et pourtant sur la Promenade où ne se trouvaient certainement pas que des Anglais on vient de franchir un pallier décisif dans la perception de l’horreur.
La tuerie démente de Nice va ancrer la haine dans des millions d’esprits à un tel niveau qu’elle les empoisonnera définitivement. Il ne s’agit plus « d’attentat », de « terrorisme » mais de vrais « crimes contre l’humanité puisque la folie meurtrière actuelle nie fondamentalement partout la valeur de la vie humaine. Il appartient à toute l’Humanité de se dresser autrement que par des déclarations outragées, des minutes de silence ou des exploitations politiciennes contre ces manipulateurs de tous horizons où nous allons vers une guerre civile effroyable.
Hier pour la première fois dans mon statut d’élu j’avais tenu à répondre de manière aussi discrète que possible à l’invitation du représentant de l’État républicain pour assister au défilé du 14 juillet à Bordeaux seulement pour marquer mon attachement sincère à celles et ceux qui assure ce que l’on pense être notre sécurité. Je me suis installé ensuite à une terrasse pour manger et regarder la foule arpenter les quais dans l’attente du feu d’artifice… Vers 22 h 30 un vent mauvais a accentué la fraîcheur le long de la Garonne… J’ai eu froid. Je suis rentré vers 23 h 15 avant le bouquet final. La radio dans la voiture a lâché la première info laconique ! J’ai eu encore plus froid…
Jean-Marie Darmian
14 juillet 0h 17