Quand je me retourne je constate avec effarement que j’ai effectué exactement 58 rentrées scolaires… comme écolier, collégien, normalien, instituteur. Je peux sans grand risque affirmer qu’elles ont presque toutes été marquées par une réforme décisive pour la réussite des élèves. Pas un seul des 32 ministres préposés en 53 à l’instruction publique pour finir en 2002 à l’éducation nationale n’a pas eu peu ou prou la volonté d’inscrire son nom dans l’histoire de l’enseignement : il leur faut une réforme portant leur nom ! Certains ont simplement modifié les dates de rentrée en les étalant des premiers jours d’octobre aux derniers du mois d’août… d’autres ont pondu des instructions officielles au langage tellement complexe que jamais un enseignant n’a osé s’y aventurer et encore moins un parent d’élève. L’un est allé jusqu’à supprimer « la semaine d’un seul jeudi » pour accorder ce rôle du jour de repos au mercredi ; l’autre a supprimé le samedi après-midi avant que ne disparaisse le samedi matin pour le renvoyer au mercredi matin. Ce que le premier a fait pour une rentrée ne résiste pas à ce que son successeur décide ! Sectorisation des vacances ? Désectorisation des vacances ? Spécialisation? Intégration? Utilisation au fil des ans de la radio pour le chant, l’audiovisuel avec montage diapos,le Minitel, les fameux T07, les salles « informatique » collectives puis les tablettes individuelles. L’école du suivisme social a toujours existé et elle existera de plus en plus sous la pression médiatique mais jamais de réflexion réelle sur les modifications pédagogiques fondamentales que ces outils impliquent. Inévitablement l’opinion dominante se satisfait de savoir alors qu’elle devrait être attentive au savoir-faire et au savoir-être ! On consomme de l’école comme de la télé ou du jeu vidéo !
Je suis entré en 1953 avec un porte-plume Sergent-Major à tremper dans l’encre violette et je suis parti avec l’informatique triomphante mais dans le fond l’objectif était identique : apprendre pour se frayer un chemin dans la jungle sociale. Logique pour une école devant s’adapter à son temps mais avec souvent des années de retard. Elle est dans une poursuite adaptatrice aux modifications techniques alors que son rôle essentiel permanent depuis le XIX° siècle réside dans sa capacité à former des individus responsables dans la société, autonomes dans l’acquisition des savoirs, aptes à construire leur propre méthode d’acquisition des connaissances. Jamais je n’ai connu en 49 ans la moindre stabilité sur la base d’un constat objectif partagé. Ce constat conduit à ce que personne ne soit d’accord sur les mesures proposées par des politiques majoritairement éloignées des réalités des modalités d’acquisitions éducatives. On avance pour avancer mais sans le fil conducteur initial : « une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine » dans une école laïque et fraternelle.
il y a une constante politique dans l’histoire de V° République depuis de Gaulle jusqu’à ces derniers jours : ne jamais faire confiance aux enseignants! Ce comportement politique qui n’existait pas sous la III° et même la IV° République est monté en puissance après les événements de mai 68.  Alors qu’il faudrait les laisser libres d’appliquer ce qui devrait être leur première qualité : l’adaptation aux enfants ou aux jeunes qui leur sont confiés on les veut les formater, les brider, les noyer dans des textes abscons tous plus irréalistes les uns que les autres ! Pour ma part je n’ai jamais lu une seule page d’instruction officielle ou de programme ministériel avant un jour de rentrée puisque j’étais bien incapable de connaitre les paramètres d’une classe nouvelle. Or il existe là-haut, comme dans tous les autres domaines, des « penseurs » ayant eux réussi à franchir la véritable course d’obstacles par élimination du parcours scolaire et universitaire. Cette réussite leur permet de considérer en ce jour de rentrée (1) que l’on doit simplement reproduire à l’infini leur succès stéréotypée sans aucun lien avec la vie réelle. Ils ont de l’éducation exactement la même approche que le gaveur landais avec ses canards qu’il veut bien gras dans le minimum de temps quitte à oublier le « counic » sur le bord du pré. Ces conseillers imposent une vision sociale à des Ministres préoccupés par un seul objectif : dormir tranquille le jour de la rentrée, ce qui relève de l’utopie absolue !
De tous mes jours de rentrée il y en a un seul dont j’ai vraiment conservé un souvenir impérissable, celui du 5 septembre 1967 ! Instituteur j’ai eu face à 37 enfants d’un cours moyen première année, l’immense bonheur intérieur de me rendre compte que j’avais bien fréquenté une école libératrice en laquelle je pouvais croire. je n’avais pas usé mes pantalons sur les bancs des amphis universitaires mais j’entrais avec envie dans le corps des hussards noirs de la république convaincu de mon rôle social très large et dépassant le simple apprentissage de 2+2 = 4 ! Passer du mode passé composé par 15 années d’élève passif au « futur simple » de la construction active de l’avenir des autres me procurait un immense bonheur ! Enfin ! Enfin ne plus subir mais agir ! J’étais enfin libre de construire, en toute responsabilité, en toute autonomie, un monde idéal pour des enfants reflets de la diversité réelle ce qui constituait l’aboutissement d’un parcours souvent plus laborieux que flamboyant. La passion plus que la motivation, la fierté plus que la sérénité, l’éducation plus que l’instruction, la collectivité plus que l’individualisme me traversèrent le cœur et l’esprit en ce jour de rentrée de 1967 . Je n’ai plus jamais ressenti par la suite cette intensité sans pour autant qu’elle disparaisse ! Il paraît que « c’est toujours comme ça la première fois ! » si l’on se fie à la chanson de Serge Lama ! J’avais attendu consciemment ou inconsciemment ce jour qui me verrait passer de l’autre coté du bureau pour rendre à l’école ce qu’elle m’avait donné. Le seul problème c’est que l’on s’en rend compte très longtemps après !
Aucun Ministre, aucune réforme n’a jamais remis en cause la valeur de ce moment clé de la rentrée où se joue souvent l’année scolaire car les enfants ont ce don de « sentir » une personnalité et de vite comprendre quelle sera leur place dans le dialogue essentiel à la réussite du pari d’enseigner. En quittant la classe, le soir de ce premier jour, ils portent soit l’espoir d’une empathie naissante soit les germes de l’indifférence ou du refus programmé. L’envie d’apprendre se forge donc souvent sur la première impression, sur le poids des mots échangés ou le choc des images dégagées en quelques heures de cette journée ouvrant ou fermant les portes de la confiance. Dans le fond c’est de cette brève rencontre que peut naître ou disparaître l’amour de l’école ! On en a tous d’ailleurs un jour de rentrée au fond du cœur !

(1) jour de rentrée édition Vents Salés