Une quatrième chaîne continue d’information est née en France. Elle émane du service public et elle est donc payée par les contribuables auxquels elle est destinée, par leur redevance annuelle. Il y aura, promis juré, une grande différence avec les trois autres dont on connaît leur attachement au sensationnalisme permanent. Il y a donc fort à parier que son audience mettra bien du temps à décoller surtout si on se restreint à une véritable information construite à partir de faits avérés, vérifiés et présentés de manière aussi sobre que possible. Inutile d’envisager déboulonner BFM ou Itélé accrochés à leur part d’audience reposant souvent sur la sur-exploitation des faits divers, des anticipations malveillantes ou sur la fausseté absolue des « micros-trottoirs » présentés comme des preuves irréfutables de l’opinion dominante.
En fait très souvent le reportage a sur ces chaînes un objectif déterminé, pré-établi et cherche uniquement à conforter les idées qui traînent majoritairement dans les esprits sans que l’on sache qui de la poule médiatique ou de l’œuf informatif a été conçu en premier. Ainsi on sent bien par exemple, toutes tendances confondues, qu’il faut désormais se « faire » de l’élu afin de se créer une respectabilité et donc une notoriété de pourfendeur des travers de la démocratie représentative. Le vrai objectif ne consiste pas à informer mais à capturer le public maximum appâté par des révélations plus ou moins incertaines très affriolantes. Les chaînes privées se doivent d’être rentables et donc de bâtir leur stratégie sur la quantité et pas nécessairement sur la qualité si elle n’est pas productive. « Franceinfo »a donc une vraie mission de salut public à accomplir tant la situation dans le panorama de la télévision devient préoccupante.
Si je prends un exemple récent mais révélateur de ce constat : la venue à Lorient Sadirac pour l’inauguration par Najat Vallaud-Belkacem Ministre de l’éducation, d’un groupe scolaire conçu avec le maximum de soins dans le domaine pédagogique, énergétique, environnemental. Une flopée de caméras des chaînes d’information continue mais peu d’intérêt pour le lieu, pour sa conception, pour les efforts qu’il a demandé, pour les raisons de fond ayant conduit à sa réalisation. En fait le positif n’intéresse guère et lors du point presse de la Ministre en tendant l’oreille on découvre, sans surprise, que les préoccupations journalistiques ne concernent absolument pas l’événement dont bon nombre des journalistes n’ont cure ! Elles tournent autour du « burkini » (on arrangera une rencontre entre la Ministre et la seule femme vêtue d’une tenue arabe) et de la primaire à gauche… Comme Najat Vallaud-Belkacem refusera d’aborder ces deux sujets, les caméras se baisseront, les micros seront rangés et l’école neuve de Sadirac sera enterrée ! Cette destruction systématique des initiatives positives, constructives, motivées au profit de la répétition exponentielle de prises de position polémiques reste la marque de fabrique des chaînes superficielles car sans recul par rapport à la vraie actualité. Seule la presse écrite permet justement cette approche du moins quand elle n’essaie pas de singer les autres médias.
Comme en plus elles entretiennent un microcosme corporatiste réduit et qu’elles ont recours à des consultants servant la soupe on assiste en permanence à un théâtre informatif dont on connaît les arcanes. Il n’y a pas de décodage ou d’analyse vraie mais de pseudos débats convenus où chacun vient jouer un rôle rémunéré (on appelle ça une pige ou un ménage) destiné à donner l’illusion de l’objectivité du support qui les accueille. C’est ça la réalité de l’information continue télévisée !
« Franceinfo » doit impérativement jouer l’ouverture, la différence, la complémentarité, la sérénité dans une période où justement tout se ferme, tout s’éparpille, tout se ressemble et surtout où tout vire au cauchemar de l’agitation superficielle. C’est le seul motif qui, selon moi, justifie cette création onéreuse et risquée car l’information mérite vraiment en France un autre regard télévisuel, une autre dimension, une autre approche. En fait il suffirait de revenir à ce principe édicté par Alfred Sauvy : «  Bien informés, les hommes sont des citoyens ; mal informés ils deviennent des sujets » à 8 mois des présidentielles qui s’annoncent justement particulièrement dangereuses pour la démocratie.
Je ne suis donc pas de ceux qui critiquent l’initiative prise par Delphine Emotte. Bien au contraire. Depuis des années on laisse trop le système capitaliste libéral s’emparer des outils d’information désormais essentiels pour la survie de la République. Les monopoles s’installent au nom de la liberté d’entreprendre sauf qu’au bout du bout il y aura la disparition des fondements même de l’indispensable liberté de s’informer. Comment peut-on condamner une initiative visant à élargir le champ d’action du service public en une période où il a été laminé par les diktats européens ? A moins d’être un adversaire résolu des différences !