Les médias français dans leur quasi-totalité appartiennent désormais à des « faiseurs de fric » ou à des « ténors du CAC 40 » issus d’une manière ou d’une autre du monde du profit. C’est la triste réalité née de l’incapacité des télés, des magazines, des journaux de vivre correctement de leur lectorat et des ressources apportées indirectement par le milieu économique. Le système français ne survit qu’en raison d’un système d’aides ponctionnées sur le budget de l’État (en plus des campagnes institutionnelles) mais rarement diffusé ou commenté.
En 2014, le Top 200 des titres aidés a bénéficié de près de 227 millions d’euros, dont 27% d’aides directes et 73% d’aides à la diffusion. Comme en 2013, c’était Le Figaro (oui !) qui a touché le plus d’aides, avec 15 millions d’euros d’aides totales, en baisse d’environ 1M€. Aujourd’hui en France, avec 14M€ d’aides totales (+3M€ vs 2013), remonte d’une place à la deuxième position, devant Le Monde avec 13M€ (-3M€). Ces aides sont à près de 80% des aides à la diffusion. L’Express, avec 5M€ d’aides totales, entre dans le Top 10. Ouest France reçoit de nouveau le plus d’aides directes avec 6,2M€, devant Libération (5,4M€). Rapporté au nombre d’exemplaires diffusés, ce sont Agefi Hebdo et L’Humanité qui reçoivent proportionnellement l’aide la plus importante, avec respectivement 0,64€ et 0,59€ d’aide par exemplaire. C’est la réalité d’un monde se voulant très critique sur le montant des impôts (cf Le Figaro) et se situant de fait bien au-dessus des miasmes sociaux. En 2016 ces aides ont été majorées. Des aides inimaginables ailleurs !
Souvent mal gérés par des dirigeants souvent très éloignés du monde du journalisme les médias s’enfoncent lentement dans la dépendance à l’égard d’investisseurs soit avides de pouvoir soit soucieux de gagner du fric en constituant des montages complexes entre les divers secteurs médiatiques. Depuis des mois les crises succèdent aux crises, les rédactions valsent, les titres s’étiolent… et les licenciements s’enchaînent. Le contenu, le fond, l’éthique ne comptent guère car il faut une rentabilité immédiate ou seulement un équilibre précaire. Si la presse écrite en souffre, les autres secteurs divers et « avariés » ne tiennent plus la route.
Le pire exemple devient au fil des jours le groupe Canal + confronté aux diktats de Bolloré. C’est à la fois une catastrophe pour le contenu et un fiasco financier inquiétant. Chaque décision provoque le déclin d’une entité antérieurement rentable et efficace mais l’arrogance du fric permet à l’actionnaire majoritaire de maintenir un cap conduisant au naufrage. Les chaînes de télévision sont faites d’une juxtaposition de boîtes de production, et la mobilisation y est donc difficile car il n’y a que peu de gens qui dépendent directement des décisions du « propriétaire ». il suffit de mettre fin à des contrats commerciaux ou de production pour éliminer les gêneurs. C’est ainsi que Canal + les a tous virés ou déplacés… L’échec est terrible avec une baisse du nombre des abonnés (moins 400 000 abonnements en 2015 et 200 000 autres au premier trimestre 2016) et surtout des téléspectateurs devant les émissions cultes de la chaîne… entre 19 h 30 et 21 h. Peu importe le carnage continue ! L’action baisse (-15 %) et donc le rachat en devient plus facile ! Un pur calcul capitaliste qui va finir par empoisonner un symbole de la télévision française annonçant 400 millions de pertes.
En arrière-plan il y a les présidentielles. Il fallait donc casser iTélé et sa rédaction. Et là Bolloré est tombé sur une « mine » sociale inconnue… capable de se fédérer, de résister et de créer des remous institutionnels. Il a voulu la casser en recrutant le repoussoir professionnel et moral que constitue Morandini. Volontaire ? Probablement ! Maladroit ? Certainement pas ! Provocateur ? Sûrement. C’est désormais l’affrontement comme ce sera le cas dans les prochains mois dans de nombreux autres secteurs des médias.
Alors que les salariés d’iTélé ont effectué leur quatrième jour de grève d’iTÉLÉ, le CSA avait convoqué le numéro 2 de Canal +. Les responsables de l’audiovisuel entendaient lui demander des explications « sur la situation » de la chaîne,  sur cette grève qualifiée de « préoccupante » par le conseil et sur le malaise de la chaîne.  Au terme de cette entretien, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel a fait part de son inquiétude quant à la « pérennité » de iTélé. Du côté de Canal, on continue d’avancer en avançant le même argument : au nom du principe de présomption d’innocence, Jean-Marc Morandini restera à l’antenne… Çà sent la provocation et des mesures dangereuses pour la rédaction mais il faut s’habituer à cette pression exercée sur un secteur essentiel pour la démocratie. Jamais elle n’a été aussi prégnante… mais elle n’inquiète une opinion dominante asphyxiée par les vapeurs nocives des idées reçues.