Je viens d’être happé par l’une de ces questions existentielles qui vous gâche la journée… Sur l’écran noir de ma nuit blanche est apparue une interrogation susceptible de tarauder toutes les « truies » qui doutent : « suis-je un beauf pour être allé passer  encore une journée avec les chasseurs dans une palombière ? » Mon souci de la transparence et du parler-vrai m’interdisent de me dérober à mes responsabilités. Vais-je être voué aux gémonies par les défenseurs attitrés des pigeons ramiers  ? Puis-je espérer échapper à la honte d’avoir laissé tirer sur des « migrants » empruntant les voies célestes alors qu’ils retournent au pays ? Dois-je devenir végétarien après avoir sacrifié au plaisir néfaste de l’entrecôte d’un bœuf sur les sarments (bio évidemment… les sarments!)  accroissant ainsi le trou dans la couche d’ozone ? Serai-je condamné pour avoir côtoyé en cette période douloureuse des porteurs d’armes à feu ? Quel adversaire de la biodiversité suis-je devenu ? En tous cas quand je suis arrivé au pied de la citadelle perchée dans de vénérables chênes j’avais l’espoir au cœur et l’appareil photo en bandoulière afin de saisir les aspects cachés de de ce « mal bleu », celui qui coule les caisses d’assurance maladie en Nouvelle Aquitaine. J’étais en fait en enquête sociale…

Je l’avoue il m’a été impossible de prendre les escaliers abrupts ou l’échelle raide montant vers le sommet de la futaie sans avoir une ambition : mettre une barre supplémentaire sur le tableau de chasse du lieu ! Ca paraît simpliste mais c’est indispensable pour se décider à affronter le danger des marches ou des barreaux glissants. Surtout que là-haut à un peu plus d’une dizaine de mètres du sol on se caille en ce petit matin d’automne où seuls les cimes des arbres sortent de la brume. Les rites minutieux de l’installation permettent de donner du temps au temps et au soleil de faire fondre la ouate matinale. On attaque!

Hisser ces pauvres » judas » que sont les appeaux sur leurs perchoirs requiert habileté et expérience. Chaque appeau a sa place, son rôle, ses repères… et tous, considérés comme des stars, méritent plus d’égards que bien des animaux de compagnie. Il suffira de tirer sur le jeu d’orgue des cordes pour tester leur dynamisme indispensable afin de conduire les « migrants » à se réfugier sur les branches des pins longilignes situés à portée des tirs de leurs manipulateurs. L’expression « tirer les ficelles » prend alors toute sa signification puisqu’il s’agit de tromper les vols filant à tire d’aile vers leur retraite hivernale… en leur montrant la joie de vivre trompeuse de leurs congénères pourtant réduits en esclavage. Ce n’est vraiment pas dans notre monde que de telles pratiques sociales, de telles habiletés manœuvrières existeraient !

Le pain frais, la charcuterie, le camembert, le café brûlant permettent de réchauffer l’ambiance et d’attendre la disparition du brouillard. Repérer le sens du vent, retourner sa veste si elle est de couleur trop affirmée, faire des promesses de réussite pour tous, tester tous les artifices préparés de longue date, préparer les cartouches destructrices, mettre au râtelier les fusils, ajuster le camouflage : autant de nécessités pour réussir la campagne ! ici et ailleurs !  Pour le reste chacun s’évertue à tuer le temps faute d’éprouver le tressaillement excitant de l’apparition, là-bas au-dessus des arbres, de ces points virevoltants que l’on espère intéressés par une première halte sur la route de l’exil. Les avions en phase d’atterrissage agacent car ils viennent les uns après les autres survoler les lieux pour se mettre eux-aussi en piste. Le ciel désespérément bleu n’accueillera dans la journée que quelques palombes égarées en vadrouille ou de petits vols pressés de regagner le sud. Rien de bien enthousiasmant !

Il faudra qu’une solitaire vienne faire la causette avec les appeaux pour qu’un seul coup de fusil de la journée trouble le silence… Manqué… Au moins il y aura un vrai sujet de discussion quand le fumet des entrecôtes montera du sol vers le « restaurant » des étages boisés. Le bruit des bouchons tirés des goulots ne perturbe guère la concentration des convives toujours en éveil. seule la cuisson des frites agite le groupe des patients. Il faut convenir que parfois des « baroudeuses » échappent aux vigies taillant à l’Opinel ou au Laguiole la viande ou la saucisse sèche ! Le déjeuner appartient à la vie de la palombière. C’est le moment dont on parlera dehors alors que le secret sera demandé sur le tableau de chasse. Il arrive même dit-on, que des « coucous » de mon espèce, ne viennent dans le nid des « paloumayres » que pour ce moment de partage. Mais ce n’est bien entendu que calomnies.

Pour ma part, en invité bien élevé, je compatis avec la détresse de ces « navigateurs » des cimes,  désabusés de ne pas avoir la moindre prouesse de gâchette à se mettre sous le doigt. J’écoute leurs récits épiques ou leurs désillusions banales. Ils tournent leurs regards de cockers tristes vers le tableau blanc où treize maigres barres résument le maigre butin d’une campagne pourtant déjà bien engagée. Ils déclinent des incantations confidentielles pour tenter d’inverser un sort jugé d’autant plus défavorable d’autant que les palmarès du jour venus d’ailleurs par téléphone sont bien meilleurs. On vérifie une dernière fois la tendance des cours dans les pages de Sud-Ouest : « Ca ne passera pas aujourd’hui ! » lance le chef de poste avec un brin de fatalisme. Le temps est venu de replier le camp, de fermer les écoutilles, de lever l’ancre et de mettre les voiles afin de revenir demain gonflé d’espoir ! « Elles finiront bien pas passer comme samedi et dimanche derniers » lâche le capitaine au long cours, en vieil habitué des lieux.Une dernière interrogation  vers la ligne bleue du Créonnais. Le verdict reste le même…

Je descends précautionneusement sur la terre ferme avec l’envie de revenir demain pour enfin rencontrer ces palombes dont on m’a parlé et que je n’ai jamais vues… Impossible de rester sur le vide des cieux. « Putaing »  j’ai chopé la fièvre bleue ! C’est dangereux docteur ?