Le vote en Autriche a généré du soulagement, de la délivrance et va permettre de ne pas se poser la vraie question : comment un pays riche, éduqué, membre de l’Union européenne permet à un candidat d’extrême-droite d’arriver aux portes du fauteuil de président de la République ? En fait une partie de l’opinion dominante ne regardera que le résultat et oubliera les analyses formatrices. Immédiatement les communiqués de presse des politiques français ont plu mais aucun ne fait allusion à la fracture autrichienne révélatrice d’un nouveau phénomène : la ruralité et le péri-urbain ont massivement suivi les idées fascisantes et le salut n’est venu des agglomérations ou des grandes villes. Une tendance largement vérifiée en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne lors des derniers scrutins avec des pourcentages largement majoritaires pour les partis extrémistes. Les meilleurs scores de François Fillon l’ont été également dans les départements les plus ruraux et les plus âgés et tout permet de penser que la « Marine » nationale naviguera sur des chiffres inédits ailleurs que dans les espaces urbains. En Autriche la carte place Norbert Hofer en tête dans absolument toutes les provinces rurales heureusement les moins peuplées ! Le pays est véritablement fracturé !

Un géographe Christophe Guilluy a depuis des années, alerté sur des dérives susceptibles de créer une séparation pas seulement sociale mais aussi politique ! Ses analyses devraient être étudiés de près par les candidats de gauche à la présidentielle ou celles et ceux qui suivront aux législatives car elles se vérifient chaque jour davantage. Guilluy démontre par exemple que la création de richesse se concentre de plus en plus dans le réseau des métropoles les plus dynamiques. Cette spécialisation du territoire a chassé les classes populaires, ouvriers et employés, catégories encore majoritaires dans la population active, hors de celles-ci sur le péri-urbain et a plongé les plus fragiles dans une détresse financière préoccupante (accession à la propriété en limite de revenus, déplacements coûteux et éreintants, isolement culturel, abandon du lien social, pourvoir d’achat et inflation en berne).

Des communes dortoirs dénuées de tous les services de proximité (petits commerces, services médicaux, écoles, structures éducatives…) basculent dans les votes de déception. Pour Guilluy ce vaste ensemble sociologique qu’il baptise « relégué » regroupe un peu plus de… 34.000 communes (sur 36.000), soit 60% de la population française, proportion dont les trois quarts appartiennent eux-mêmes aux catégories populaires. C’est ce qu’il nomme «France périphérique» qui constitue le cœur de ses préoccupations. Cette « France périphérique » a donc quitté les centres les plus attractifs en matière d’emploi, de culture, de lien social d’abord pour suivre le mouvement de délocalisation de l’industrie à l’extérieur des villes,  à cause du prix du logement, mais également pour contourner les quartiers populaires rattachés aux grandes métropoles parce qu’elles ont diagnostiqué «l’échec de la cohabitation avec les populations immigrées.». Elle a parfois trouvé le vide !

Ces territoires sont ceux où la contestation de « l’Etat-providence » devient la plus forte et où le sentiment d’abandon « par rapport aux banlieues » est «  le plus aigu ». La Gironde n’échappe pas à ce constat… et j’ai toujours personnellement lutté pour que le Conseil départemental tienne compte de cette réalité que je partage totalement. Philippe Madrelle l’avait résumé à sa manière avec son leitmotiv politique intuitif et « anticipateur » : « pas de Gironde à deux vitesses ! » 

Pour Christophe Guilluy l’éloignement physique de la France périphérique, a en effet correspondu à une relégation symbolique : ce peuple ne fait plus, selon lui, partie du projet de société des élites et les sanctionne par son vote ou son abstention. A leur tour, les Français oubliés ont pris leur partie de cette nouvelle donne et ont commencé à s’affranchir du projet politique des classes dirigeantes et à voter sans suivre aucune consigne de vote traditionnel. Toute leur information passe par des médias artificiels ( télévision, réseaux sociaux, mobile…) et ils ont rompu avec le sens de la vie collective qui devient la juxtaposition éphémère d’intérêts corporatistes ou personnels. Ce n’est plus « métro, boulot, dodo » mais « maison, télévision, gazon » pour les « jeunes » et « dépendance, isolement, angoisse » pour les plus âgés.

L’un des symptômes décisifs de cet affranchissement est la remise en cause des politiques sociales de soutien aux plus démunis, qui devient majoritaire selon une note récente du Credoc dans les zones rurales . L’immense majorité des Français est par exemple convaincue de la nécessité de construire du logement social mais comme ce type de logement tend à se spécialiser dans l’accueil des populations immigrées, on fera tout pour limiter son développement dans sa proximité ! Partout émerge une «contre-société émerge dans la France périphérique et plus généralement dans tous les milieux populaires quelle que soient leurs origines. On constate partout qu’il y a bien encore un « survote » pour les partis de gouvernement dans ces métropoles et à l’inverse pour les partis protestataires à mesure qu’on s’en éloigne.

Lors des récentes élections européennes le pourcentage des votes eurosceptiques a eu par exemple tendance à progresser avec l’éloignement des centres urbains, qui sont eux des zones de fort vote europhile (centre et écologistes). Cette tendance est confirmée en Autriche par la victoire du « Vert » dans les grandes villes et sa défaite indiscutable ailleurs. Il en sera de même en France dans quelques mois!