A quoi mesure-t-on le degré de l’évolution sociétale ? Les plus grands sociologues se penchent sur des paramètres statistiques ou sur de fines analyses de modification des comportements alors qu’en fait c’est assez simple. Entrés de plain pied dans la moralisation constipée de rapports devant être institués entre les groupes ou les individus nous voici incapables d’apprécier l’humour. Il disparaît lentement mais inexorablement au profit d’une condamnation tonitruante et souvent extrémiste de toutes les plaisanteries ou les traits humoristiques susceptibles de fabriquer du dérisoire. Dans ce monde de l’efficacité, du rigorisme, de la matérialité de la réussite, l’humour a une place de plus en plus restreinte. Il n’est plus supporté par une très grande majorité de pisse-froid de toutes origines, de toutes convictions, de toutes origines. Les condamnations inévitables (racisme, blasphème, cruauté, sexisme…) rendent tous les humoristes dangereux pour celles et ceux qui les écoutent. Ils sont devenus des « criminels », des « provocateurs » ou des «  dénigreurs » condamnables.

Il suffit de faire un bilan de la fameuse journée du 1° avril pour constater un appauvrissement dramatique de l’exercice humoristique. Il fut une époque récente où absolument toutes les rédactions se creusaient la tête pour trouver un sujet pouvant désopiler les lecteurs, les auditeurs ou les téléspectateurs. C’est maintenant considéré comme dépassé, débile, inutile et dangereux alors que chaque jour ces mêmes supports présentent des faits faux, tronqués, détournés ou déformés constituant en eux-mêmes des tromperies d’un comique tragique absolu ! Plus grand monde se risque à plaisanter avec une actualité réputée réaliste, objective et surtout fiable. En fait le manque d’humour rend ces supports terriblement abstrait et désastreux ! Quel enfant ou quel jeune ose accrocher un poisson d’Avril aux vêtements d’un prof ? Qui cherchera à monter un gag, un calembour ou une histoire susceptible de justement permettre de vérifier que l’on peut construire de l’incroyable… crédible ! Qui va tenter, à travers une invention habile, de piéger des personnes crédules et leur donner ainsi un leçon d’analyse des rumeurs ou de l’information fabriquée ? En fait il y a tellement de « fake news » distillées quotidiennement que le faux rejoint en permanence le vrai et plus personne n’a vraiment envie de rire !

Les réactions sont de plus en plus violentes. Se déguiser en homme de religion peut vous valoir une déferlement des intégristes de tous poils et surtout si l’objectif est de caricaturer un travers social. Interdiction de ce moquer de toute personne détentrice de l’ordre moral ou matériel. Les caricaturistes risquent les attaques de toutes parts ! Les artistes déchaînent des passions, des manifestations ou des insultes. La dent dure en humour se brise sur une bien-pensance croissante. Immédiatement les menaces pleuvent. C’est ainsi que peu à peu s’instaure une auto-censure désastreuse. La provocation par le rire n’a bientôt plus le droit de cité : trop vulgaire, trop orienté, trop agressif, trop diffamant… et donc on reste dans la bienséance ou le renoncement ! Le mouvement s’accélère ! En fait l’humour du quotidien se meurt dans l’indifférence générale ! On en arrive à ne plus se rendre compte du « sérieux » de « l’illusoire » et faire un terrible mélange des genres. D’ailleurs les émissions médiatiques deviennent de plus en plus cruelles, médiocres, sinistres par manque total de recul. Toute la culture CANAL + de l’époque Pierre Lescure a été volontairement détruite car trop dangereuse ! Les dessinateurs de presse risquent leur vie pour un dessin jugé blasphématoire ! Les comiques ne peuvent plus se laisser aller à la critique caustique ! L’époque de Coluche est révolue et l’almanach Vermot ne fait plus recette !

Évitez les plaisanteries dans les discours ou les jeux de mots calculés sur vos adversaires : c’est une scandaleuse manière de les rabaisser et pourtant quel plaisir on ressent quand on brocarde comme on bon vieux temps celles et ceux qui se prennent au sérieux. Même les grands spécialistes des bons mots sur les estrades ou devant les micros ou les caméras se retiennent et s’ils parviennent à déchaîner l’hilarité c’est en faisant des erreurs calamiteuses. On est entrée dans le champ de l’invective, des éléments de langage ressassés, de la formule préparée, de la stratégie de communication mais plus rien de spontané,, d’inventif, d’une belle cruauté synthétique.

Dans un merveilleux livre qui s’intitule « les flingueurs » sous-titré « anthologie des cruautés politiques » (1) on a la nostalgie des belles années où on n’hésitait pas à descendre un adversaire par une formule désopilante. Un vrai régal que de retrouver les phrases cinglantes de Clémenceau, de Talleyrand, de Rivarol, de Mitterrand, de Edgar Faure ou d’André Santini… Un feu d’artifice de « bons mots » ! « S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir, s’il est vrai que le rire, sacrilège blasphématoire que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgarité et de mauvais goût, s’il est vrai que ce rire-là peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles, alors oui, on peut rire de tout, et l’on doit rire de tout (…) » a déclaré au tribunal des Flagrants délires le Procureur pierre Desproges ! Je souscris !

(1) Pierre Duhamel et Jacques Santamaria Edition Pocket