Le 19 décembre 1964 dans une nuit glaciale, André Malraux de sa voix puissante et envoûtante accueillait dans un discours mémorable les cendres de Jean Moulin au Panthéon. Son discours est entré en même temps que celui qui avait symbolisé la Résistance au nazisme dans l’Histoire. (…) « Comme Leclerc entra aux Invalides, avec son cortège d’exaltation dans le soleil d’Afrique, entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi; et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé; avec tous les rayés et tous les tondus des camps de concentration, avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de Nuit et Brouillard, enfin tombé sous les crosses; avec les huit mille Françaises qui ne sont pas revenues des bagnes, avec la dernière femme morte à Ravensbrück pour avoir donné asile à l’un des nôtres. Entre avec le peuple né de l’ombre et disparu avec elle – nos frères dans l’ordre de la Nuit (…) » Il y ajouta cette conclusion des a voix chevrotante :  « C’est la marche funèbre des cendres que voici. A côté de celles de Carnot avec les soldats de l’an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu’elles reposent avec leur long cortège d’ombres défigurées. Aujourd’hui, jeunesse, puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n’avaient pas parlé; ce jour-là, elle était le visage de la France ». En fait le Panthéon, remplissait pleinement son rôle en accueillant un homme symbolisant le sacrifice en faveur des valeurs humanistes essentielles. Il y avait 20 ans que Jean Moulin avait quitté ce monde sous les coups de ses tortionnaires sans avoir livré le secret de sa mission. Deux décennies durant lesquelles on avait oublié son rôle dans la résurrection de la République.

Depuis plusieurs jours une agitation médiatique prépare une décision de « Jupiter » devant offrir une seconde immortalité à Simone Veil. Il lui appartient de décider de cet honneur fait à l’une des femmes françaises ayant traversé l’Histoire avec une volonté de fer née dans l’horreur de ces camps où des « hommes » étaient devenus des loups féroces contre les femmes, les enfants, les vieillards et les autres hommes. Des pétitions circulent, des éditoriaux s’enflamment, des politiques exploitent, des groupes se déchaînent. Alors que celle qui a ouvert aux femmes le droit essentiel de disposer de leur corps dans une société sous l’emprise de principes moraux réactionnaires déjà inspirés par une forme d’intégrisme qui n’a jamais disparu, ne souhaitait pas pareille entrée. Égale à elle-même elle espérait simplement rejoindre son mari au cimetière Montparnasse… avant de devenir l’hôte de ce monument où on ne reposent pas que des personnalités ayant fait œuvre de paix.

Le Panthéon réhabilite la notion d’exemplarité dans le comportement social avec une forte volonté d’aller jusqu’au bout de ses idées quel qu’en soit le prix à payer. A partir de la IIIe République ont été honorés de grandes figures politiques (Sadi Carnot, Jean Jaurès, Léon Gambetta, Victor Schœlcher, ), des résistants ( Pierre Brossolette, René Cassin, Jean Zay), des écrivains (Victor Hugo, Emile Zola Jean-Jacques Rousseau,, Alexandre Dumas puis André Malraux et Alexandre Dumas, Aimé Césaire sous la V° République), des scientifiques comme Marcellin Berthelot, Paul Painlevé, Braille puis Pierre Curie et Marie Curie, rejointe en 2015 par deux femmes résistantes, Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle-Anthonioz. Tous ont incarné dans des registres différents mais avec une passion exemplaire les valeurs républicaines quand d’autres eurent seulement à exister !

En fait nous sommes entrés dans une société où justement les opportunités de mettre en évidence un comportement au service d’un intérêt général en déliquescence, quel qu’en soit le prix et les conséquences personnelles. Au contraire la tendance serait plutôt à ne montrer que ce qui est franchement scandaleux, révoltant, anormal. Les valeurs qui portent l’action individuelle positive, surtout en politique n’occupent pas le devant de la scène médiatique. Elles sont estompées par un flot quotidien de manquements au courage indispensable pour affronter les réalités d’un monde manquant de repères concrets. Cette aggravation de la non référence à l’exemplarité conduit à un effondrement désastreux de la démocratie sous toutes ses acceptions.

Il n’est pas nécessaire d’entrer au Panthéon pour être reconnu pour ce que l’on donne aux autres ou ce qu’on leur apporte. Qu’elle y aille ou non, le destin et le rôle de Simone Veil restera dans l’Histoire sociale de la France et de l’Europe par son action. On n’existe que quand votre nom survit à l’épreuve du temps. Et le sien résistera à cette usure provoqué par le passage répété sur la surface des plus belles des pierres de passion de la toile émeri d’une actualité futile sans cesse renouvelée. Pour ma part je me réfère à Malraux : “Le tombeau des héros est le coeur des vivants.”