J’ai en mémoire de manière très forte la phrase de Camille Gourdon, emblématique directeur du cours complémentaire m’interpellant pour l’expédier résoudre une énigme mathématique : « Darmian toi qui viens du pays des cruches viens au tableau ! ». Il roulait le « rrrrr »et la sonorité de sa voix demeurera éternellement dans mon esprit ! J’étais en effet bel et bien du pays des cruches même si à la fin des années cinquante il n’y avait guère plus de « potiers fabricants » dans mon village natal. Il restait seulement 3 fours en activités, ceux des frères Duverneuil de M. Roy et de M. Monsion. Il y en avait eu jusqu’à près de 200 dans le village qui au XVIII° siècle fournissaient les ustensiles en terre vernissée dont on avait besoin pour le quotidien de la cuisine. Ces ateliers s’étaient automatisées et mécanisées pour fabriquer essentiellement des tuyaux ou des pots à fleurs. Antérieurement ils avaient fait fortune en étant acteurs du fameux commerce triangulaire bordelais en créant des moules à pain de sucre en forme d’obus vides pour rapporter dans les cales vides cette denrée précieuse au retour des livraisons d’esclaves ! Ils D’ailleurs toute cette évolution de l’artisanat sadiracais est parfaitement résumée dans un musée de grande qualité (1) situé au cœur de la commune.
La cruche n’a jamais été considérée dans les temps anciens comme un objet méprisable ou indigne de figurer sur le devant de la scène de l’habileté humaine. Bien au contraire. Elle est en effet un objet d’art ordinaire qui a été essentiel durant des siècles à la vie humaine. Protégeant l’eau vitale ou les breuvages les plus sophistiquées ces contenants avaient un rôle essentiel. Il fallait qu’ils soient soigneusement réalisés et nécessitaient une adresse manuelle exceptionnelle. Son volume et plus encore la régularité de sa forme attestent du savoir-faire de son concepteur. Partir d’une motte de terre d’argile grise posée sur un tour actionné avec le pied pour créer une cruche joufflue susceptible de résister à la cuisson relève d’une dextérité que peu de monde possédait. Il y a une vraie jouissance en regardant entre les mains caressantes ou fermes du potier modeler peu à peu son œuvre durant quelques minutes.
Le plus délicat étant fait il faut ensuite effectuer deux opérations tout aussi décisives : insérer les deux anses et le bec verseur sur le corps de la cruche. Croire que ces opérations sont anodines relèvent de l’ignorance des mystères de la terre cuite. Il arrive que si les soudures » sont mal faites elles craquent et donc annulent tout le travail antérieur. Une erreur (mauvais séchage, rayures insuffisantes sur les deux parties afin de mêler des matières premières non homogènes) et c’était une perte sèche pour l’atelier. L’existence d’une cruche n’a donc absolument rien d’anodin. Elle reflète au contraire la complexité d’un acte créatif qui n’est pas à la portée du premier donneur de leçons venu.
Il y a aussi le passage du vernis sur l’extérieur et plus tard sur l’intérieure. La profondeur du vert ou les effets de l’ocre a des secrets appartenant à chaque créateur permettent de confirmer que la belle cruche se mérite ! Son apparence lui donne sa valeur ! Et donc il est indispensable qu’elle soit aussi parfaite que possible. Actuellement des dizaines de potiers sont capables de réaliser un récipient de qualité puisque le travail manuel n’a plus la cote. Les fondements de ce métier s’estompent au fil des ans et bientôt il n’aura plus que des céramistes extraordinairement habiles mais peu soucieux de la fonction de leurs réalisations qui ne figureront jamais sur une table.
La cruche ne va plus à l’eau aussi souvent qu’autrefois. Elle perd de son attrait. Sa fabrication n’a que des objectifs artistiques alors qu’elle a été essentielle dans le monde rural. Elle a pourtant symbolisé une époque durant laquelle les femmes et les hommes estimait à sa juste valeur les « produits » de leur terre. Dans ces villages aussi riches de leur passé que peut l’être Sadirac, l’arrivée massive de nouveaux habitants, a totalement éclipsé ce qui a constitué, comme dans de nombreux autres secteurs, la richesse patrimoniale antérieure de leur territoire d’adoption. Malheureusement la tendance actuelle ne favorise guère cette connaissance de ce qui constitue la richesse de la proximité au profit d’un exotisme ravageur.
En lançant une manifestation détendue, humoristique et conviviale une demi-douzaine de sadiracais(es) à laquelle se sont agrégés des amoureux du partage collectif, a lancé un « championnat du monde du lancer de cruches » afin simplement de rappeler cette référence historique dont a nécessairement besoin un village pour ne pas céder à la fatalité des cites-dortoirs. Je ne suis pas certain que par mépris ou par indifférence leur initiative soit parfaitement comprise. Il est vrai que consacrer son temps libre pour valoriser des cruches n’est guère valorisant !