Qui est le plus célèbre l’homme de chair ou le portrait bien léché qui en a été réalisé ? Difficile à dire, mais bien plus que ses actions d’éclat, la photographie de Che Guevara a grandement contribué à son entrée dans l’Histoire. Prise le 5 mars 1960 à La Havane par le photographe Alberto Korda, le célébrissime cliché, est en effet selon les experts, le plus célèbre du monde. Il est beaucoup plus que ce que son auteur a voulu en faire puisqu’il est devenu un symbole planétaire ayant une étrange similitude avec les représentations picturales artificielles du Christ. Que saurait-on vraiment de cet Argentin de naissance passé à Cuba pour participer à la révolution castriste ? Il n’a pas réalisé d’exploits particuliers et il a même échoué dans certaines de ses entreprises utopiques dédiées à la libération des peuples. Mais il a appartient pourtant à la légende des révolutionnaires !
Médecin et homme de lettres, Che Guevara arrive en 1956 à Cuba après avoir rejoint le Mouvement du 26 juillet quelques mois plus tôt. Il ne sera que l’un des leaders de la guérilla témoignant dans l’action d’une redoutable ardeur au combat. C’est cette conjonction entre l’action et la réflexion entre la passion et la révolution sera constamment dans l’esprit de celui qui va vite s’ennuyer dans l’ombre de Fidel Castro devenu le lider maximo ! En fait il sera impossible de savoir qui, au début, de Castro ou de Guevara a influencé l’autre. La seule chose certaine c’est que la conquête du pouvoir intéressait davantage le Che que l’exercice du pouvoir ! Ainsi en 1965, il s’est rendu en Afrique pour proposer son aide et son expérience aux guérilleros du Congo. Moins d’un an plus tard, il est rentré à Cuba, rongé par l’échec et la maladie mentale. Dans ses mémoires, il expliquera qu’on “ne peut délivrer un pays par soi-même sans qu’il ne veuille se battre.” Ce constat résume à la fois ses rêves de libérateur des peuples et la réalité de toute sa vie marquée par la lutte armée nécessitant une armée solide, impitoyable comme l’avait été celle contre Battista.
Il n’accepta jamais de rester en dehors de ces principes. « Pour toute grande œuvre il faut de la passion et pour la Révolution il faut de la passion et de l’audace à hautes doses » affirmait celui qui a parcouru l’Amérique du Sud pour une « évangélisation » révolutionnaire qui a imprégné toute une génération. Il était persuadé que la Bolivie le suivrait dans un affrontement similaire à celui qui avait installé Castro à La Havane. Ce fut un échec puisque jamais la puissance de son verbe égala celle de son compagnon d’armes et il ne parvint pas à soulever une véritable enthousiasme populaire. Sa victoire posthume se retrouve dans les propos d’Evo Morales.
Des milliers de personnes se sont rassemblées lundi dans la petite ville de Vallegrande, dans le sud de la Bolivie, où Ernesto « Che » Guevara fut exécuté par des soldats boliviens voici 50 ans exactement. Le président bolivien l’un des derniers dirigeants de gauche dans une Amérique du Sud qui bascule progressivement à droite, a campé dans un sac de couchage sous une tente et a accueilli des dignitaires de pays alliés comme Cuba et le Venezuela, parmi lesquels le vice-président cubain, Ramiro Valdés. En fait il a enterré la réalité de ce « Che » artisan des luttes populaires avec cette phrase : « Cinquante ans plus tard, la légende d’Ernesto Che Guevara est toujours vivante chez les jeunes, dans leur lutte pour l’égalité et la libération ». La référence à une « légende » permet d’imaginer que l’image a été supérieure aux actes et qu’il n’y a pas dans le parcours de celui qui n’était surtout pas un théoricien ou un idéaliste.
La légende du Che restera vivace et comme toutes les légendes elle ressemble à un iceberg dont on ne voit que la partie émergée portée de lanière extraordinairement positive par la photo du « pauvre » Alberto Korda. Il existe parfois des doutes sur son comportement puisque de nombreux témoignages racontent la façon dont il se débarrassait de ses ennemis, des déserteurs, des traîtres ou des espions. Qu’ils soient coupables ou simplement suspectés, le Che éliminait rapidement les ennemis du nouveau régime. Tout a été englouti par un portraits ainsi au hasard d’une manifestation et plus encore par les clichés de sa dépouille extraordinairement similaires aux tableaux « religieux » sur la mise au tombeau du Christ. Ses assassins qui l’ont froidement assassiné, lui ont coupé les mains et lui ont refusé une sépulture digne. Ils l’ont inscrit malgré eux dans le Panthéon des martyrs des dictatures militaires. Tout dans sa courte vie aura été magnifié et même sa mort l’a rendu encore plus mythique. Les restes de son squelette ne seront rapatrié qu’en 1997, avant d’être enterré sous le mémorial de Santa Clara, à Cuba. Dans le fond peu importe puisqu’il vit toujours sur des milliers de supports différents, sur des cœurs différents et des étendards de révoltés de toute la planète. Un demi-siècle plus tard demeure sa profession de foi : « soyez réalistes : « demandez l’impossible » !