anonymat

A l’issue de la dernière guerre mondiale quand on a vidé les tiroirs de la Milice et de la Gestapo on a surtout trouvé des centaines de lettres anonymes du meilleur effet. Elles avaient toutes le point commun de signaler aux autorités des mauvais Français ou de mettre en exergue des comportements supposés suspects. Dramatique… Dans les camps de concentration sont morts des gens victimes de leurs voisins, de leurs collègues, de membres de leur famille qui utilisèrent l’anonymat pour mettre en péril des femmes et des hommes parfois irréprochables : des communistes, des résistants, des germanophobes ou des accusations mensongères pour se débarrasser de personnes dites gênantes ou la jalousie fut souvent le moteur essentiel.
Certains historiens parlent de « collaboration au quotidien » pour désigner un certain nombre de comportements significatifs mais ne révélant pas de l’engagement politique actif : rapports personnels scandaleusement cordiaux entretenus avec des Allemands, envoi de lettres de délation à la police ou à la Gestapo (cinq millions de lettres anonymes en France), chefs d’entreprises sollicitant d’eux-mêmes des commandes de l’ennemi…Les chiffres d’après André Halimi, réalisateur de deux documentaires sur le sujet, tournent autour de « trois millions de lettres de délation entre 1940 et 1945, en zone occupée comme en zone non occupée, aux services de l’armée allemande, de l’Institut des questions juives, de la police française etc… Les délateurs sont des deux sexes et de toute catégorie sociale : médecins, avocats, fonctionnaires, professeurs, concierge, voisins, faux-passeurs, anciens ligueurs de l’Action française etc… Et la tendance semble revenir de mode ! L’utilisation de la lettre d’insultes, de dénonciation ou d’accusation reste une « industrie » florissante dans notre beau pays !
Du temps où je fus maire elle était très utilisée pour critiquer des décisions d’intérêt collectif, pour attaquer ma personne ou pour influer sur des élections locales. J’ai eu droit à toutes les formes : poèmes élaborés, collages sommaires, missives dactylographiées, utilisation des lettres de journaux à l’ancienne, textes avec majuscules et même récemment photo avec commentaire écrit à l’ordinateur prouvant que l’on se modernise… L’invective masquée et la délation motivée restent une réalité sociale !
Ainsi on apprend que le 11 août dernier un courrier a été adressées au parquet général de Dijon au sujet de l’affaire Grégory. Adressée à « Mr BOSC JEAN JACQUES Procureur », écrite en majuscules, tracées avec un normographe, cette règle en plastique qu’on utilisait à l’école pour tracer des lettres ou des symboles. Elle lui promet le pire des sorts dans une page, non signée, commençant par une insulte, avant de formuler des menaces plus précises : « TU PREND LA MEME DIRECTION QUE LE PTI JUGE LAMBERT. Y A UN SAC QUI T ATTEND ». Une référence au suicide, en juillet dernier, de Jean-Michel Lambert, le premier magistrat instructeur de l’affaire Grégory. L’auteur anonyme prévient : « tu sauras jamais pour le petit », recommande de s’intéresser au rôle d’un journaliste dans l’affaire, avant de conclure : « JUSTICE EST FAITE POUR LAMBERT ET LES AUTRES. GENDARMES ET FLICKS A VOIR… » Des lettres farfelues, à l’orthographe parfois approximative, il y en a des dizaines qui sont arrivées au parquet ainsi qu’à la magistrate chargée de l’instruction, depuis la relance de l’affaire en juin dernier.
On ne sait vraiment jamais si l’orthographe est un moyen de masquer le niveau scolaire de l’auteur d’une telle missive ou s’il s’agit d’une faiblesse scolaire que la dictée quotidienne du Ministère actuel de l’Éducation nationale veut atténuer ! Comme en plus il n’y a plus sur les enveloppes de référence au lieu où a été posté le courrier il n’y a même plus de repérage potentiel de l’auteur de l’envoi. Les corbeaux ressortent et d’ailleurs beaucoup d’entre eux utilisent désormais les commentaires sous un pseudonyme pour s’épancher au bas d’articles de presse ou sur des sites officiels ! Il arrive souvent que, submergés sous des messages outranciers, honteux ou malveillants les « surveillants » d’internet suspendent définitivement la possibilité de poster des messages réellement anonymes.
En fait dans l’affaire Grégory les lettres de ce type sont au cœur de l’enquête et bien qu’elles aient été examinées sous toutes les coutures elles ne « parlent » pas suffisamment pour que la clé du meurtre soit trouvée. Les analyses ADN ou celles de graphologues n’ont jamais démontré formellement la culpabilité des protagonistes de ce crime odieux. Inutile de préciser que dans des milliers de cas les enquêteurs n’ont pas recours à ces techniques coûteuses et d’ailleurs ce ne sont pas les administrations (impôts, CAF, mairies…) qui cherchent à connaître l’origine de la lettre transmise. Au pire elles sont ignorées par les services qui les reçoivent ou alors elles sont discrètement utilisées…ce que l’on n’ose pas croire !
Il n’y a rien de pire que la lâcheté d’une démarche de ce type. Elle peut briser des vies sans aucun risque pour celle ou celui qui se prélasse dans la couardise mais qui a toujours l’intention de faire mal. Ils y parviennent souvent.