FONCTIONNAIRES

Lors d’un dîner débat sur la gouvernance du pays qui se tenait dans les salons de l’Automobile Club du sud Ouest à Bordeaux je me souviens avoir vraiment contrarié ou au moins provoqué du scepticisme parmi les convives quand je leur indiquais que, selon ma modeste expérience nationale, il n’existait pas de véritable gouvernement dans notre pays. Les alternances souvent présentées comme un assainissement louable des pratiques politiques n’ont en effet qu’une influence limitée sur les réalités de l’exercice du pouvoir. D’une manière ou d’une autre ce sont quelques centaines de hauts fonctionnaires toujours ralliés au camp des vainqueurs ou revenus de leur exil temporaire pour reprendre un rôle qui conseillent, influencent, étouffent, freinent ou accélèrent les « acteurs » que le metteur en scène présidentiel à mis sur le devant de la scène. Outre que ce sont souvent des « passe-murailles » se rendant du secteur politique au secteur administratif sans être remarqués ou repérés cette caste des « intouchables » se protège et se récompense. Souvent ils travaillent pour leur propre compte et se concoctent des avenirs sans risques par cooptation ou par simplement protection réciproque. Chez ces gens là on sait que l’essentiel se joue dans les coulisses ou les bureaux discrets et pas nécessairement au parlement. Le plus privilégiés et les plus influents d’entre eux sont confortablement « nichés » dans l’immeuble mystérieux de Bercy ! Le vrai pouvoir est là… et nulle part ailleurs. Si l’on veut exister c’est là qu’il faut être d’autant qu’en cas de danger vous pourrez à tout moment vous installer dans une confortable chaloupe de sauvetage du « privé » qui adore recruter au Ministère des Finances.
Dans un livre justement titré « Les intouchables d’État » (1), un journaliste de « L’Obs » Vincent Jauvert narre deux ans d’enquête sur ces privilégiés de la république ayant des charges grassement rémunérées et se moquant pas mal de savoir à qui le peuple à confier le gouvernement du pays. Il révèle notamment l’existence d’une liste confidentielle intitulée la « REM 150″. Derrière ce nom de code, se cache la répertoire des 150 cadres du ministère de l’Économie rémunérés à plus de 150.000 euros brut par an ! Il faut y ajouter 450 autres personnes fréquentant les Ministère de la Ssnté ou celui des affaires étrangères qui trustent les postes les plus importants et surtout payés à un niveau qui ferait rêver un Ministre puisque nettement au-dessus de l’indemnité accordée au président de la République lui-même. La ponction CSG sur les retraites qu’ils ont parfois imaginé ne les concerne pas du tout mais ils sont intraitables sur sa nécessité pour redresser les comptes de la Nation qu’ils ont mis dans le « rouge » ! Bien entendu ils constituent un réseau extrêmement puissant puisqu’il contrôle de fait les finances publiques selon un système pyramidal. Ils possèdent les éléments nécessaires pour orienter les choix du gouvernement et même du Président.
J’ai le souvenir d’un « ancien » de l’Association des Maires de France qui assistait avec moi à une grande négociation dans un Ministère. Assis derrière le chevalet de notre structure il regardait s’installer les personnes invitées. Quand il constata que Bercy n’était pas présent et pratiquait de fait la politique de la chaise vide, il me glissa en confidence : «  ils sont contre ce que va annoncer le Ministre. Ils ne viennent pas pour ne pas cautionner par leur présence ses propositions. On peut repartir : la réunion ne sert à rien ! ». Ce constat explique bien le rôle de ces « saigneurs » de la volonté politique éventuelle. Les rapports qu’ils effectuent, les notes qu’ils mitonnent, les réunions qu’ils provoquent sont nettement supérieurs aux discours enflammés des parlementaires ou des gouvernants.
Macron a contrairement à Hollande l’avantage qu’avait Giscard : il connaît parfaitement les pratiques de ces 600 princes de l’administration centrale. Il les a pratiqués et mieux il en a été. Il sait qu’il est indispensable de les avoir avec soi et surtout jamais contre soi. Pour y parvenir il suffit de les rémunérer à la hauteur de leur « prestige ». Par exemple dans le livre on apprend que le salaire d’un simple conseiller « contractuel » d’un ministre de Bercy avait été en 2015 de 181.395 euros brut, soit 150.622 net. Pour quel ministre travaillait-il ? Cherchez un peu qui à l’époque pouvait accorder pareil privilège. Beaucoup ont en plus des avantages supplémentaires. Ils résistent à tout, échappent aux remaniements, aux crises, aux restrictions (ce sont eux qui les décident). Le gouverneur actuel de la Banque de France survole la caste avec 350.845 euros brut annuels et bénéficie en outre, « de par sa fonction, d’autres revenus », ce qui porterait son gain total à 450.907 euros par an ! Il ne rend des comptes à personne… et ne risque pas d’être victime du suffrage universel.
(1) Les intouchables de la République (Editions Robert Laffont)