Avoir une grand-mère italienne se prénommant Pasqua permet de tisser avec ce rendez-vous religieux des liens particuliers et de laisser des souvenirs aussi tendres qu’émouvants. Ce jour là, il n’existe pas une famille d’immigrés transalpins qui n’éprouve pas le besoin de se retrouver. La nôtre ayant connu au cœur de mon enfance une crise dont j’ignore encore les motivations, j’ai manqué quelques rendez-vous avec les œufs durs (le chocolat était rare et trop cher) dissimulés dans la verdure des environs de la villa « Félix ». Francisée pour les besoins de l’intégration Nonna « Pâques » les avaient conservés depuis plusieurs jours pour les faire bouillir sans trop prendre le temps de les décorer puisqu’elle les colorait avec du jus de bettraves ou d’orties sauvages. Il paraissait que c’étaient les cloches de retour de Rome, donc d’Italie, qui les avaient abandonnés sur le chemin de leur retour vers le clocher de l’église. La « chasse » nous incombait, une fois la récolte terminée, car elle n’avait pas le temps de s’amuser à pareilles tâches subalternes : il lui fallait en effet tout préparer pour le festin familial et ce n’était pas une sinécure. L’œuf était au cœur de la journée. Il était partout! Il avait fallu des bataillons de gallinacées pour les pondre.
D’abord, elle sacrifiait paradoxalement, pour célébrer la résurrection du Christ, des poulets réservés pour les agapes. Une cérémonie sacrificielle, particulièrement bien réglée du côté italien de mes grands parents paternels, comme l’était celle des lapins dans la branche maternelle française. Ensuite elle ajoutait à son tableau de chasse l’une de ces vielles poules dodues n’ayant plus le bonheur de pondre son œuf quotidien. Elle aussi mourait avec les honneurs, puisqu’elle allait servir à la plus noble mission qui soit : bouillir pour que les tagliatelles soient aussi savoureuses que possible. Tout devait être prêt pour qu’aussitôt revenue de la « grand messe », elle puisse confectionner ce qui constituait pour mon frère et moi, au milieu de la bande des cousines et cousins, le moment le plus savoureux : la soupe !
La confection des pâtes fraîches nécessitait de sa part un travail épuisant en début de semaine sainte. La farine…et les œufs nécessitaient en effet une rude séance de pétrissage. Le secret de Mamie Pâques reposait sur sa dextérité à malaxer cet ensemble, qui devait être parfaitement homogène pour résister aux étapes suivantes. Elle la plaçait dans une « gardale » sous un linge blanc afin qu’elle se « repose » avant l’assaut final! Il se déroulait sur le champ de bataille choisi par celle qui allait transformer une boule enfarinée en galette plate et épaisse d’un petit millimètre. Elle s’installait sur la table rectangulaire de « sa » cuisine munie d’un rouleau beaucoup plus long que celui dont se servaient les pâtissières du dimanche ! Elle roulait inlassablement la motte jaune d’or pour confectionner une plaque gigantesque sur la toile cirée avant de découper de fines lanières, replacées à nouveau sous un torchon blanc au tissage grossier. Le moment venu, elle les plongeait dans le bouillon de la malheureuse poule dont on conservait la dépouille pour les jours moins « gras », qui suivent ceux que le calendrier de ce qui étaient encore les PTT mettait en gras et présentait comme étant des fêtes. J’allais discrètement vérifier si dans la carcasse il n’y avait pas deux « embryons » à chiper, avant que la cousinade passe. Mais nul ne peut savoir combien j’appréciais cette soupe de tagliatelles. J’en prenais deux assiettes à calotte avec volupté ! Seul mon père, détenteur des secrets, savait accomplir cette mission quasiment religieuse : me replonger dans les délices de l’enfance le jour de Pâques !
Nonna Pâques déployait ensuite ses trésors de « mama » avec un festival d’antipasti. Au menu, de manière immuable : des œufs mimosa avec une mayonnaise « d’un autre âge » ayant nécessité un dextérité particulière. Il y avait toujours dans la famille celui qui prétendait avoir le don du tour de main permettant d’éviter de faire tourner le mélange d’huile et de jaune d’or. Des discussions sans fin émaillaient un échec, et le préposé à la garniture du plat recherchait toujours un facteur susceptible d’excuser sa maladresse. Certains ne prenaient jamais le risque de devenir fabricant de mayonnaise, car ils prétendaient avoir le mauvais œil et chacune ou chacun avait son aide de camp attitré pour verser l’huile ni trop vite ni trop lentement. J’étais de ceux-là, et mon père faisait des miracles en montant dans un bol cette production ferme, onctueuse qu’il saupoudrait, au grand dam de tout le monde, de poivre. Il revenait à l’un d’entre nous la touche finale, consistant dans la rape à fromage à transformer en neige le jaune des œufs durs!
La charcuterie « maison », gardée depuis les premiers jours de janvier, après que le cochon ait disparu en quelques heures dans une foule de produits, arrivait en saucissons, en boudins secs ou en pâtés odorants. Fini le Carême. On tentait même parfois de tailler dans un jambon sorti du saloir ou une ventrèche roulée, mais c’était affaire de jours !
Pour la suite, de monstrueux plats avec des poulets que le chef de famille avait découpés (à la table des enfants la bagarre portait sur les gésiers dont il fallait réguler le partage!)circulaient sur la table monumentale ayant traversé le temps, exceptionnellement dressée dans une vaste salle à manger, ouverte spécialement pour Pâques. Son parquet sombre ciré, ses vitraux et plus encore cette odeur particulière des lieux trop fermés me restent en mémoire. Ils appartiennent, comme les… œufs au lait de la fin de ce repas simple mais tellement précieux, ou les montagnes de « merveilles » dorées moelleuses qu’elles avaient entassées, ou des sortes de massepains saupoudrés de sucre cristallisé, à cette journée italienne que j’attendais chaque année au moins autant que celle de Noël! Les sucreries en forme de piments ou de cerises qui garnissaient les rameaux du dimanche précédent complétaient le bonheur qu’avait « Pasqua » de gâter ses 7 petits-enfants. Elle n’avait jamais eu des « pâques » aussi joyeuses dans son enfance, là-bas chez les Scarcetto à San Stefano de Zimella. Elle avait cassé des douzaines d’œufs pour un rendez-vous vraiment religieux dans tous les sens du terme, car il m’a permis et me permet encore de croire en la beauté de la vie de famille !