Alain Juppé a cédé à la tentation du…. Palais Royal lui qui avait résisté, malgré un livre ayant alarmé ses fans à celle de Venise(1). Il n’a pas pu ou plus certainement pas voulu, se confronter pour la énième fois au suffrage universel même si tout le monde s’accordait à lui prédire une victoire. Il a cédé aux charentaises dorées du Conseil constitutionnel quand il lui fallait continuellement descendre dans la mouscaille du quotidien d’une ville des extrêmes puisque offrant un visage dynamique, conquérant et accorte quand le corps est rongé par une pauvreté chiffrée à 17,2% soit un niveau nettement supérieur à la moyenne de la France métropolitaine (15,3%), de la région (13,7%) comme à celui de la métropole bordelaise (14,1%). J’avoue humblement que je comprends son choix que j’ai effectué avec émotion, dès 2013 pour l’année suivante, dans un contexte beaucoup moins exigeant que celui dans lequel évoluent tous les maires actuels. Il est symptomatique de la détresse dans laquelle se trouvent les élus(es) locaux(cales) qui ne voient devant eux que soucis, critiques, attaques voire insultes… et plus encore procès, querelles, conflits et violences. C’est devenu du quotidien !

Entouré de milliers de personnes au service de ses politiques, protégé de tout problème sérieux par l’appareil d’Etat, détenteur d’une image lui permettant de résoudre bien des difficultés, jamais confronté directement à l’angoisse individuelle il avoue : « La vie politique c’est un combat, je l’ai fait pendant plus de 40 ans, toujours avec passion. Aujourd’hui, le contexte change. L’esprit public est devenu délétère. La montée de la violence, sous toutes ses formes, verbale et physique, le discrédit des hommes et des femmes politiques, réputés tous pourris, la stigmatisation des élites, dont tout pays a pourtant besoin… » Heureux qu’il le dise mais espérons qu’il ne l’oubliera pas quand il chaussera ses babouches du Palais Royal car bien des textes qu’il aura à examiner ne font que complexifier, abîmer, détériorer voire détruire la confiance qui existe entre les mandataires (électrices et électeurs) et les mandants(élus-es).

C’est le bout du chemin pour une démocratie représentative discréditée par le comportement d’une poignée de ses membres éminents et je maintiens que beaucoup d’autres maires, moins gâtés, moins servis, moins soutenus succomberont à la tentation de la pantoufle devant la télé ou à celle de la chaussure de marche pour arpenter de sentiers moins glorieux que ceux du suffrage universel mais plus aérés. Alain Juppé a la chance extraordinaire de pouvoir oublier une ville qui lui fut offerte en tournant les pages de ce monde politique dans lequel il faut absolument s’endurcir le cuir, accepter l’inacceptable et souvent se satisfaire de très rares moments d’échanges sincères. « Dans ce climat général, infecté de mensonges et de haine que véhiculent les réseaux sociaux, la vie publique est devenue difficile à vivre et lourde à porter. Je tiens à continuer à servir notre République dans un environnement de travail plus serein. Le conseil constitutionnel m’en donne la chance. C’est le garant du respect du texte fondamental qu’est notre constitution. Je mesure l’honneur qui m’ait fait de pouvoir y siéger. »... En effet c’est pour lui, dans le fond, un séjour dans un centre de thalassothérapie où on n’utilise pas la boue pour vous guérir de vos états d’âme mais d’une douce onction permettant d’atténuer les blessures. D’autres n’auront que quelques centaines d’euros octroyés par l’IRCANTEC et des regrets plein la tête.

L’avantage essentiel d’un départ anticipé c’est en effet que vous ne laissez que des regrets derrière vous selon le principe que vous devenez plus grand quand vous êtes absent que quand vous mettez les mains dans le cambouis. Alain Juppé le sait. Il a donné. Il l’a compris depuis longtemps. C’est une constante. On ne devient jamais plus populaire que quand l’on n’agit plus et donc que l’on ne mécontente plus. La vox populi et les médias vous enveloppent dans les louanges. Vos adversaires modèrent leurs critiques. Vos ennemis rengainent leurs armes car ils savent que les balles sont désormais à réserver au successeur. Je suis certain que le futur ex-Maire de Bordeaux n’est pas dupe de cette avalanche de propos réconfortants de ses « thuriféraires » anticipés. Il aurait tort d’oublier que dans les mauvais moments où dans la neige et la température glaciale ressentie au Québec il a découvert que l’isolement peut détruire inexorablement les certitudes sur sa puissance personnelle. On s’habitue vite à l’absence. On s’habitue beaucoup moins vite à l’oubli.

Il sera désormais impossible de dire si Alain Juppé quitte Bordeaux ou si Bordeaux n’aurait pas voulu, un jour, le quitter. En tous cas il l’avoue lui-même pour l’instant que c’est « l’envie » qui l’a abandonné. Oui mais en… 1993 il écrivait pour présenter son livre (1) : «  On comprendra, je l’espère, pourquoi, tout compte fait, ma passion du politique est toujours plus forte que ma tentation de Venise. Bref pourquoi, moi aussi, je continue… » La passion ne suffit plus… elle a été élimée, usée, déchirée par l’usure inexorable du pouvoir. Pour lui certes mais aussi comme pour beaucoup d’autres !

(1) La tentation de Venise Grasset.