La modernité du passé sert la modernité de demain

On ne prend conscience que l’on est devenu vieux (vieille) quand on assiste à une rencontre ou un débat où l’on présente des innovations ou des sujets d’avenir. S’il vous arrive souvent que vous écoutez avec le sentiment étrange d’être sur une autre planète c’est que vous avez pris de l’âge. En fait, ce que l’on vious présente comme avant-gardiste ou « formidablement » nouveau n’est qu’une redécouverte, une adaptation de ce qui était progressiste ou même révolutionnaire dans un passé plus ou moins récent. Seul l’âge permet cette appréciation décalée sur la modernité triomphante. C’est difficile de ne pas rappeler que souvent il suffirait aux porteurs de ces idées neuves, de s’intégrer dans ce qui existe, de le faire vivre, de l’améliorer, de lui donner un élan supplémentaire pour s’éviter bien des efforts. C’est fou la vitesse à laquelle notre société oublie ses repères pour se lancer dans une course individuelle à l’idée géniale qui va bouleverser un système réputé rétrograde. C’est devenu une constante : on transforme le passé avec une étonnante facilité !

Lors d’une rencontre suivie par une soixantaine de personnes motivées une partie de la discussion a par exemple porté sur une école de statut associatif privée dans laquelle « on apprend à apprendre » selon la formule superbe de l’une de ses jeunes élèves. Cet établissement où l’enfant a toute sa place, évolue à son rythme, peut partager ses émotions, coopérer, être acteur de ses apprentissages… est incontestablement un havre pédagogique précieux pour les parents ayant compris le sens du mot « éducation ». Ce lieu heureux et vivant repose simplement sur le principe simple voulant que la pédagogie soit au service des élèves et non pas l’inverse. Il constitue une exception à la règle actuelle dans la mesure où le service public d’éducation a très majoritairement oublié qu’il doit s’adapter aux enfants et non pas les formater selon des règles conduisant à la sélection par l’échec.

Le vrai problème que cette école a été inventée par un certain Célestin Freinet il y a bientôt… 80 ans ! Blessé à la guerre 14-18 il, cet instituteur revient à la vie civile dans le petit village de Bar sur Loup où il restera huit ans, inventant pas à pas, dans l’hostilité puis l’adhésion (1) les outils de ce que l’on appellera beaucoup plus tard « l’école moderne ». Il sera littéralement persécuté pour ses idées novatrices, devra supporter les pires humiliations de la hiérarchie lors de sa mutation à Saint Paul de Vence, pour finir en 1935 par ouvrir son… école coopérative privée (tiens donc!) et donc vraiment libre au sens laïque du terme. Autour de ses idées pédagogiques il fédérera des milliers d’enseignants dont je fus… avec ce que cela a toujours comporté alors comme risques dans le système officiel. Élève dans la classe d’un instituteur de Sadirac adepte de ses méthodes puis moi-meêm instituteur sur les mêmes bases… j’ai connu l’immense bonheur de travailler chaque jour avec motivation, plaisir et envie de donner !

Un demi-siècle plus tard je revois quelques enfants de mes premières classes avec jubilation ou je partage avec eux (elles) un café avec délectation. Mon bonheur se triuve dans l’évocation de leur parcours, de leurs souvenirs et de leur appréciation de ce qu’une école publique vivante, différente, contestataire leur a apporté ! Avec mon frère d’esprit Serge, lui-aussi instituteur, nous avons même envisagé parfois, de créer notre propre établissement comme l’avait fait Freinet quand tout allait mal. Nous n’avons pas franchi le pas ! Et pourtant qu’est-ce que nous aurions été modernes.

C’est un pur bonheur de constater que l’on a eu raison d’agir comme on l’entendait au moment où on l’a fait? mais c’est une vraie douleur de constater que tout a été enfoui sous la poussière du temps pour servir la cause de la « modernité ». Il ne sert à rien d’avoir raison avant les autres et surtout de tenter d’expliquer que certes ce n’était pas mieux avant mais c’était moins pire que l’on le prétendait. Le temps passe et la réalité demeure. Je suis effaré par cette coupure sociétale faisant qu’en face de celles et ceux qui se moquent pas mal du chemin parcouru on en trouve d’autres qui tentent de le réinventer. C’est ainsi que nous vivons dans une période de recyclage d’idéaux ou d’initiatives qui avaient parfois été jetées avec dédain dans les poubelles de la vie sociale !

(1) le vieux film l’école buisonnière retrace ces moments

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5 réponses à La modernité du passé sert la modernité de demain

  1. J.J. dit :

    (1) le vieux film l’école buisonnière retrace ces moments

    Très beau film !
    Ce genre de méthode demande beaucoup de talent et de travail, et n’est pas à la portée du premier venu. Il faut un engagement personnel profond pour réussir, et j’admire ceux qui y sont parvenus (au nombre desquels je ne compte pas…).

    Malheureusement, dans ce domaine là également, l’École Moderne ayant acquis une certaine notoriété auprès des « autorités », certains s’en sont servi comme tremplin, pour ensuite, le but atteint, abandonner le projet.

    Dans les ré inventeurs du fl à couper le beurre, nous comptons également les adeptes de la permaculture et de l’agroforesterie qui oublient, ou ne savent pas, que ces méthodes étaient en cours d’étude en URSS (référence qui sent le soufre !). C’est Khrouchtchev qui a fait abandonner ces projets novateurs au profit d’un agriculture industrialisée, type USA.

    • Bernadette dit :

      Ce monsieur Khrouchtchev était un homme riche parce que le parti communiste lui avait offert une datcha (résidence secondaire ). J’ignore complètement si le peuple russe avait un toit pour s’abriter. En ce qui me concerne je suis issue d’une famille rurale plutôt pauvre .
      Le travail de la terre servait à loger le métayer.
      L’URSS et la France d’en bas de cette époque offre une grande difference des conditions de vie. C’est ainsi que va le monde…..

  2. Bernadette dit :

    Créer une école publique est certes une bonne chose.
    Ce qui se passe c’est l’autoritarisme bien connu à l’école. Trop d’autorité tue l’autorité. A l’ère de la communication (management), il serait bien de faire des projets d’étabaissement parce que l’on ne parle aujourd’hui que d’autorité, nos chers petits sont les grands oubliés du système dit « educatif »

    • Bernadette dit :

      Les unités de valeur peuvent avoir leur toute leur place à l’école, seulement il faut rendre l’école agréable à l’enfant.

  3. Trupin dit :

    J’attends demain pour adhérer

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