Mais où sont les canicules d’antan ?

Chacun a sa méthode pour prévoir la météo, héritée de principes ancestraux déconnectés de la technologie. D’ailleurs, même les ordinateurs sophistiqués prennent en compte des paramètres statistiques sur une longue durée. Je suis certain que votre grand-père ou votre grand-mère au siècle dernier vous ont parfois impressionné.e.s par leur sens de l’anticipation. Un chien couché sur le carrelage frais d’une maison signale, par exemple, la présence de la canicule… inutile de vérifier les températures du jour et de la nuit, il le sait.

Les animaux quels qu’ils soient, perçoivent en effet bien mieux que les humains les variations brutales du climat. Le vol déroutant de rares hirondelles, les cris affolés au ras du sol des martinets, la nervosité du bétail, l’acharnement des taons ou la patte d’un chat passant derrière l’oreille fournissent toujours aux gens ayant encore les pieds sur la vraie terre des indices concordants d’un risque orageux. Les grenouilles voulant se rafraîchir clament leur admiration lancinante vers le ciel qui leur refuse l’eau providentielle dont leur peau à besoin, le jour où sur les plages, d’autres ne souhaitent que la faire rôtir au soleil. La modernité a effacé des mémoires des repères simples qui entraient dans les conversations sur la pluie ou le beau temps !

Les carreaux qui remouillaient ont été remplacés par des sols synthétiques anti-dérapants. Créon ne possède plus, selon la Ligue de Protection des Oiseaux, qu’une… dizaine de couples d’hirondelles, et les grenouilles ne se reproduisent plus dans des mares jugées dangereuses, mais dans des bassins de rétention. Les vaches ne vivent plus dans des étables couvertes de toiles d’araignées, et les chats sont devenus trop paresseux pour se nettoyer eux-mêmes. Il faut donc se rabattre sur les messages d’alerte diffusés par écrit ou oralement par des robots préfectoraux ouvrant les parapluies, même les jours de fortes chaleurs ! C’est la rançon du fameux risque zéro que l’État doit à tous les citoyens et qu’il faut assumer en toutes circonstances.

Un degré de plus ou de moins et le processus « alerte » s’enclenche. Il est vrai que l’épisode catastrophique de 2003 avec une vague de chaleur d’une durée et d’une intensité exceptionnelles a laissé un goût amer. Elle avait entraîné une « surmortalité majeure » : environ 15 000 décès supplémentaires par rapport à la mortalité attendue entre le 1er et le 20 août. On avait alors vite évacué les responsabilités dans cette hécatombe, en l’imputant à la fatalité qui, on le sait, a toujours bon dos !

La canicule, qui n’est qu’un dérèglement de la chaleur normale du roi soleil, permet cependant de goûter à bien des plaisirs. Le premier (et le principal!) consiste justement à passer de la fournaise à la fraîcheur. On entre dans un autre monde quand on franchit la porte d’une de ces maisons en pierres douces et épaisses protégeant un intérieur plongé dans la pénombre. Il en va de même lorsque l’on s’attarde le soir sous les étoiles et qu’un vent léger efface le ressenti de la journée. Ces moments là ne sont possibles que parce que la température flirte avec des records.

De tous temps le plus grand des bonheurs a reposé sur la sieste qui permet d’entrer dans le monde des rêves alors que l’écran blanc des nuits noires n’est pas tombé. Tout repose sur le choix de l’ombre… Un vrai amateur n’aimera pas celle du noyer dont on prétend qu’elle possède une mauvaise réputation. On assure qu’il servirait de « salons des dames aux sorcières », que s’endormir sous son feuillage dense entraînerait une pneumonie ou toute autre maladie pulmonaire, cela pouvant s’expliquer par l’extrême fraîcheur de son ombre. Dommage, par temps de canicule !

Il reste l’ombrage parasol du tilleul, le plus agréable et le plus protecteur, alors que celui du platane est plutôt réservé aux activités de boulistes. Celui du figuier a l’avantage d’avoir un plafond réputé bleu (sans que je sache pourquoi) protecteur très bas, et qui permet de rêver à des moments meilleurs. Se réconcilier avec l’eau fraîche d’un puits séculaire, puisée dans un seau galvanisé devient un privilège à l’heure de l’eau en bouteilles et du réfrigérateur, distribuant en quantité des glaçons artificiels.

Plus le thermomètre grimpe et plus ce puisage devient agréable et précieux. Avant le repas, on y plongeait, attachés à une ficelle, les flacons de « piquette » ou de « clairet » et on remplissait ces récipients creux en terre cuite protégeant une motte de beurre en perdition. L’eau devient alors une vraie alliée, face à la virulence de l’astre solaire. Une bassine laissée sous les rayons du soleil devenait, en fin d’après-midi, la plus belle des piscines, et le tuyau d’arrosage permettait d’ignorer le jacuzzi ou le spa! 

Seule la pression collective aseptisée et nivelée tourne la canicule en catastrophe, car nous ne supportons plus l’exceptionnel qui bouleverse nos situations jugées confortables alors qu’elles ne sont que conformistes. La clim’ a bouleversé les rapports collectifs avec la canicule qui ne nous fait plus suer !

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5 réponses à Mais où sont les canicules d’antan ?

  1. Bernadette dit :

    Heureux souvenir : gelée de groseilles cuite au soleil.

  2. Puyo Martine dit :

    Bonjour Jean Marie,
    je viens de sortir dans le jardin écrasé de chaleur, et, ho surprise j’entends une cigale, oui Monsieur, une cigale qui chante, chante, chante. Me voici en Provence. je dois dire que tous les étés j’en entends, elles passent, restent quelques jours puis continuent leur chemins. quand aux hirondelles ? je n’en vois plus. quelques martinets, mais point d’hirondelle.
    je reste au frais jusqu’à demain car devant ma maison il fait 44,5°.
    à te lire.

  3. Yvon BUGARET dit :

    Cette canicule n’est pas la première. Il y en a eu beaucoup d’autres aussi intenses voire plus fortes. Celle de 1947 a laissé beaucoup de mauvais souvenir pour les plus anciens. Il faut se rappeler de celle de 1976 catastrophique pour l’agriculture française qui a été à l’origine d’un Impôt sécheresse payable par tous les Français. Je me souviens de celle de 1977 où la nature avait rectifié cette anomalie par un printemps et un été historiquement pluvieux, générant des attaques de mildiou qui ont détruit les récoltes dans tous les vignobles français. Cherchez le millésime 1977, il na pas existé. On peut évidement s’interroger sur ce qui va se passer dans les prochaines décennies surtout si on ne prend pas au sérieux le changement climatique semblant être irréversible. Mais que faire si la France qui est un petit point de notre planète Terre se trouve être seule à y croire et à agir seule ?

    • Bernadette dit :

      Oui yvon 1976 était catastrophique pour l’agriculture française.
      A Paris l’eau minérale était introuvable. J’ai pris l’avion vers Montréal avec une bouteille de limonade.
      Ce phénomène s’est reproduit lors de la venue des grands voiliers à Bordeaux. Les TER étaient gratuits mais la petite bouteille d’eau coûtait 10 euros. C’est vrai que sur les quais il n’y a pas de grandes surfaces alinventaires. L’eau devrait faire parti intégrale de la gratuité. C’est récurrent et rien ne s’arrange de ce côté là. Sans eau c’est la mort du bétail, des jardins mais aussi des humains.

  4. J.J. dit :

    Yvon Bugaret @ Celle de 1947 a laissé beaucoup de mauvais souvenir pour les plus ancien….
    Et en plus cet été là, il y eut une invasion de criquets, obscurcissant le ciel, qui s’abattaient par nuages entiers sur les cultures. Un événement digne des « Sept Plaies d’Egypte « .
    Je n’ai jamais revu (heureusement ) une pareille invasion.
    Par contre, les médias, quasi inexistants à l’époque ne relayaient pas vraiment ce genre d’événement, le « Village Planétaire » n’avait pas encore été « inventé »et c’était plutôt la guerre d’Indochine qui faisait l’actualité !

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