Paris première : le voyage initiatique (2)

(…) De tous les responsables présents représentants les commissions des jeunes du SNI j’étais visiblement le bizut et donc j’écoutais autour de la table avec respect les commentaires élogieux de l’intervention de Michel Bouchareissas précédant celle d’André Ourliac, énergique secrétaire général audois à l’accent rocailleux. Vint alors le moment de commander. L’ambiance était au top.

Le serveur apporta les cartes qui me plongèrent dans la stupéfaction. « Les Ministères » était une brasserie haut de gamme dans lequel les prix me parurent très vite astronomiques. Le menu dépassait largement les limites que je m’étais fixées pour présenter une honorable première note de frais. « Comme d’habitude expliqua Claude Vieira prenez à la carte ! » Ma perplexité devint plus forte quand je constatais les tarifs parisiens.

Je me résignais à chercher les solutions les moins onéreuses et alors que les assiettes de charcuterie, magrets, les pavés de Charolais ou les gratins dauphinois ou les profiteroles, les tartes tatins ou les pêches melba défilaient sur le carnet de commande d’un serveur. « Pour moi ce sera le menu ! » Je vis au regard du serveur que ma démarche était détonante. «  Des œufs mayonnaise, une bavette et une crème caramel ».

Les bouteilles de Madiran arrivèrent et les plats défilèrent sous mes yeux.Je calculais et recalculais le montant potentiel de la note… et je me sentis coupable d’avoir accepté cette invitation. Personne ne semblait s’en soucier et déjeunait d’un bel appétit.

Le repas durait et lorsque vint le moment de regagner le siège du SNI où avait lieu la réunion, je me préparais à honorer mon engagement et à réclamer une note. Claude Vieira, sourire aux lèvres lança la phrase qui tue : « Bon les gars comme d’habitude on partage en cinq ce sera plus simple ! ». Je me sentis berné mais dans l’impossibilité de protester.

Je reçus le montant de ma note, doublant le prix du menu comme une vraie leçon. Claude Vieira avait réussi son coup et je dus sortir les billets pour m’acquitter de ma quote-part. J’imaginais déjà le remarques du trésorier, instituteur à l’école bordelaise de Saint-Bruno qui avait la souplesse d’un moine cistercien.

Je rangeais la note sur la quelle il y avait écrit « 1 menu : 45 francs! ». Durant toute l’après-midi je tournais et retournais ma naïveté comme une faute dont il fallait que je me souvienne. D’autant que l’on m’avait attribué un biller retour accompagné d’un bon de repas au wagon restaurant puisque malgré un départ vers 17 h.

Je quittais la réunion très en avance pour être à la gare d’Austerlitz assez tôt. L’angoisse de manquer le train me taraudait. Je me voyais mal rester sur le quai. Je fus donc quasiment le premier à m’installer dans le wagon de seconde classe. J’attendais l’heure du dîner en accomplissant une visite de reconnaissance de telle manière que je sois certain de ne pas arriver trop tard.

Le restaurant me parut luxueux avec ses nappes en tissu immaculé, ses larges assiettes blanches, ses lourds couverts d’argent, sa rangée de verres sur pied, ses lampadaires lie de vin, ses meubles pourpres et ses épais tapis dignes des palais d’antan. Il me fallait m’habituer à ce cadre totalement inédit.

En m’installant à droit à la table de quatre je constatais avec effroi qu’il y avait deux couteaux sur ma droite dont un particulier dont j’ignorais la destination alors que je pensais faire mon affaire de deux fourchettes volumineuses de l’autre coté. Le serveur en veste d’une impeccable blancheur me tira le fauteuil pour que je m’installe et me tendit une carte sans les prix… en échange de mon bon de repas. Là pas de problème je devais me plier au menu du jour.

En l’explorant je découvris qu’il aurait une « darne de saumon  à la sauce à l’oseille » que je n’avais jamais mangé et du « poulet fermier dans son jus de thym avec de la purée ». Deux mets délicat à gérer avec des couverts inconnus ou volumineux. Je songeais pour me rassure : « Je vais attendre que quelqu’un arrive et je verrai bien la manière dont il s’y prend ».

Comme c’était la semaine du salon de l’Agriculture arriva en face de moi un voyageur visiblement aussi embarrassé que moi par le contexte. Il regarda les couverts, les soupesa, les examina et regarda avec intérêt la manière dont j’avais disposé les mieux. En découvrant la sauce  sur le menu, il ouvrit son veston et plaqua contre sa poitrine la vaste serviette brodées au logo de la compagnie des wagons lits.

Lorsque nous fîmes servis il ne broncha et comme je fis de même avec le secret espoir qu’il se décide à se saisir du couvert idoine… La scène dura d’interminables secondes dans un silence absolue et avec des œillades furtives d’un bout à l’autre de la table.

Je pris la décision de questionner du regard la table sur ma gauche où une dame d’un certain âge, stylée et plus habituée que moi aux us et coutumes de l’art des repas stylé s’empara du premier couteau et de la première fourchette. Je fis de même et aussitôt le convive embarrassé attaqua la darne de saumon : l’honneur était sauf !

Dans la nuit à l’arrivée en Gare Saint-Jean je n’étais plus le puceau de Paris. Mon épouse en arrivant me briefa très vite : « On prend les couverts de l’extérieur vers l’intérieur car ils sont disposés dans l’ordre des plats… »

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10 réponses à Paris première : le voyage initiatique (2)

  1. J.J. dit :

    Bouchareissas, Ourliac…souvenirs, souvenirs …

  2. Bernadette dit :

    Bonjour
    Curieux pour avoir été invité à déjeuner à Paris dans un restaurant bon chic bon genre par un syndicat enseignant.

  3. J.J. dit :

    Hors sujet, mais pour coller à l’actualité .. ».Le président rencontrera jeudi le maire de Saint-Gervais (Haute-Savoie) qui l’avait interpellé sur les «hurluberlus qui font n’importe quoi» sur le toit de l’Europe. »(Libération 12/02/2020)

    Et pour illustrer, sur le site de la BNF :
    https://youtu.be/MclHW8TCKxI

  4. LAVIGNE Maria dit :

    Tout cela m’est arrivé aussi et rien n’a changé. Ceux qui ont les moyens ne se rendent pas compte des difficultés de certains moins bien lotis qu’eux. Comme quoi, des hors sol il y en a toujours eu et ils seraient bon qu’ils vivent, ne serait-ce qu’un mois avec un salaire au SMIC. L’humanité vous dis-je…çà c’est une autre histoire…

  5. Christine dit :

    Comme quoi les épouses ou les époux sont des ressources inepuisables de savoir et de réconforts… maman est de celle la et comme tu l aimes a le dire sans elle ton chemin serait plus caillouteux

  6. J.J. dit :

    @Bernadette « Curieux pour avoir été invité à déjeuner à Paris dans un restaurant bon chic bon genre par un syndicat enseignant. »

    Je ne sais ce qu’il en est pour les frais des délégués syndicaux, mais la règle doit être à peu près la même. Les responsables d’association, peuvent manger au Maxim’s, ou se retenir une suite au Ritz.
    Par contre ils ne seront remboursés, sur présentation de justificatifs, que de la somme prévue pour défrayer leurs frais de séjour, de nourriture ou de déplacement. Tout ce qui dépasse le montant prévu par le règlement sera à leur frais.
    Et les trésoriers (dont j’ai occupé la fonction) sont généralement assez pingres et pointilleux.

  7. Bernadette dit :

    @ J.J. Je suis en opposition d’une construction d’un syndicat à la « verticale » parce cette construction ne reflète pas la réalité des salariés de la classe d’en bas. Il devient urgent de revoir la construction syndicale à partir de l’ensemble des salariés de toutes les entreprises. C’est dans chaque entreprise et à partir de chacun et chacune que peut s’exprimer le syndicalisme d’aujourd’hui
    Bien cordialement

    • J.J. dit :

      « Je suis en opposition d’une construction d’un syndicat à la « verticale » parce cette construction ne reflète pas la réalité des salariés de la classe d’en bas. »
      Je ne vois pas ce que vous voulez dire par là. J’ai été et je suis toujours syndiqué, et régulièrement, nos déléguée nous font part des projets, des résolutions et l’on peut exprimer son accord ou son désaccord. Ensuite, c’est la majorité qui tranche.
      Maintenant, l’Action syndicale a été tellement combattue et discréditée par la propagande, le dénigrement la répression patronale et la presse « aux ordres », qu’il a perdu de sa force.
      Il faut avoir du courage pour être délégué syndical dans une entreprise privée.
      Quand j’entends un travailleur prétendre qu’il a le droit de refuser de faire gréve, je lui demande : – Et l’augmentation que tes copains du syndicat ont obtenue, tu la refuseras aussi ?

      • faconjf dit :

        Bonjour, @JJ et @ Bernadette et aux lectrices et lecteurs, le débat sur le syndicalisme est très ancien. Il remonte d’après les historiens au VI éme siècle av. J.-C., une communauté des orfèvres est ainsi attestée. La loi les obligeait à transmettre leur état à leurs enfants. Et il rejaillit aujourd’hui dans la disparition des corps intermédiaires qui seraient supposés contrecarrer la verticalité des décisions prises depuis Bruxelles et relayées par Paris. Un vaste débat que celui de la survie des syndicats vilipendés par le pouvoir central. L’un des principaux traits de la culture révolutionnaire française a été le rejet des corps intermédiaires. La loi Le Chapelier (14 juin 1791) a supprimé les corporations, car elles risquaient d’introduire un intérêt intermédiaire entre celui de l’individu et celui de l’État. C’est ce qui a fait dire à l’auteur de la loi à l’été 1791 :
        « Il n’y a plus de corporation dans l’État ; il n’y a plus que l’intérêt particulier de chaque individu et l’intérêt général. Il n’est permis à personne d’inspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire, de les séparer de la chose publique par un esprit de corporation. »
        La Révolution a procédé non seulement du rejet de la société d’ordre, mais aussi du rejet de la société de corps, introduisant un face-à-face de l’individu et de l’État.
        La puissance de l’état a écrasé de tout son poids les corps intermédiaires jusqu’à leur retour. il aura fallut deux lois emblématiques pour abroger la loi Le Chapellier, la loi Ollivier du Second Empire du 25 mai 1864 supprimant le délit de coalition. Puis la loi relative à la création des syndicats professionnels ou loi Waldeck-Rousseau, du nom du ministre de l’Intérieur républicain Pierre Waldeck-Rousseau qui la fit voter, est une loi française votée le 21 mars 1884. Elle autorise la mise en place de syndicats en France, abroge la loi Le Chapelier et fixe leurs domaines de compétence. Ce texte vise tous les groupements professionnels et non les seuls syndicats de salariés. Elle est désormais intégrée au Code du travail (Articles L2131-1 et suivants).
        Un long cheminement qui aujourd’hui se termine par le délitement des organisations syndicales par la perte des adhérents. Le retour de la puissance de l’état et de l’Europe se traduit par une verticalité insupportable qui a donné naissance au mouvement des GJ. Mouvement totalement incontrôlable puisque non intégré aux corps intermédiaires qui auraient joué leur rôle de médiation.
        « Dieu se rit des créatures qui déplorent les effets dont elles chérissent les causes. », aurait dit Jacques-Bénigne Bossuet (surnommé parfois l’« Aigle de Meaux »), né le 27 septembre 1627 à Dijon et décédé le 12 avril 1704 à Paris, homme d’Église, évêque, prédicateur et écrivain français.
        Rien de changé à ce jour, Le méprisant fait une fois de plus la preuve de sa méconnaissance de l’histoire et sa totale incompétence.
        Salutations républicaines

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