J’ai ouvert ma porte ce matin pour une première sortie utilitaire depuis le 15 mars. Je n’ai pas osé m’évader par la fenêtre car dans la période actuelle j’aurai été vite dénoncé comme récalcitrant voulant échapper aux contraintes du confinement. Attestation de déplacement dérogatoire en main j’ai donc bénéficié, de la part de mon épouse, d’une liberté conditionnelle pour bonne conduite. J’ai pu aller jusqu’à la maison médicale du Créonnais rencontrer mon médecin référent. Aucune alerte mais une vérification que mes problèmes de cœur étaient bien derrière moi.

Le parcours dans la ville que je connais sur le bout des semelles depuis des décennies ressemblait à ceux qu’effectuent les visiteurs dans les villes fantômes du Far-West. Rien. J’ai croisé une seule personne connue sortant de la pharmacie. La distanciation sociale nous a conduit à nous saluer comme on le faisait à la cour du Roi avec déférence et retrait. Aucun mal pour traverser via les passages pour piétons sauf si l’on fait exprès d’attendre qu’un véhicule arrive pour le forcer à s’arrêter. Un calme ipressionnnant dont on n’a pas idée de derrière sa fenêtre.

Devant la pharmacie une longue file attend que la seule place admise dans l’officine se libère. Les gens s’échelonnent prudemment tous les deux mètres comme quoi les consignes font davantage leur effet dans certains lieux que dans d’autres. Au bureau de tabacs par exemple on adapte les distances aux liens d’amitié ou aux conversations ponctuelles utilitaires. C’est vrai qu’on y joue aussi au loto et c’est ce qui explique que les visteur.euse.s ayant une vraie dépendance joue leur contamination au grattage et au postillonnage.

La maison médicale organise les portes ouvertes évitant ainsi que les poignées soient souillées par des mains non-hydroalcoolisées. On ne s’y presse pas comme à l’accoutumée. Un rendez-vous ne pose guère de difficulté d’un jour sur l’autre. D’ailleurs dans la salle d’attente il n’y pas foule. La table avec les jeux pour les enfants et les revues lépreuses sur la mort de Johnny ou la mode de l’hiver 2018 ont disparu. Le silence y règne. La nudité y est absolue.

Le toubib avec son masque Donald Duck vient quérir le patient que j’ai été en l’attendant. Pas question de se saluer autrement que par la parole et notre échange médical sera feutré entre masqués. Outre le fait que la consultation a trait aux difficultés du présent, l’évocation de l’avenir a son intérêt. On est loin très loin des plateaux de télévision avec ses cohortes de spécialistes ! Mes ordonnances renouvelées, l’échange porte sur la situation locale.

Les généralistes en première ligne constituent eux-aussi les hussards du système de santé. Ils affrontent la crise sanitaire au plus près du terrain. Leur réseau sur tous les territoires et dans tous les milieux constitue une force exceptionnelle que l’on peut-être pas assez reconnue à sa juste valeur. L’ignorer dans la période du déconfinement constituerait une erreur supplémentaire. Et pourtant…

A la campagne ou au moins en milieu périurbain, les observations diffèrent grandement de celles des zones urbaines. Ici les médecins qui se relaient n’ont pas eu à connaître un seul cas de Covid-19 et la structure coopérative de dépistage arrachée à l’ARS et la CPAM après des jours de négociations a détecté une seule personne contaminée sur 60 tests effectués. L’inquiétude est donc ailleurs : la fréquentation de la maison de santé est en baisse de 50 %. Les gens ne sortent plus pour se faire soigner comme si brutalement il n’y avait plus aucune maladie dans la population.

Certains patient.e.s ont mis de coté leurs analyses régulières obligatoires et même parfois leur traitement. La plupart de spécialistes ont mis leurs cabinets en sommeil et les urgences non liées au Coronavirus sont en chute libre. Le décalage dans le temps de la détection et du traitement de maladies graves va provoquer un autre choc sanitaire dans les mois ou les années à venir.

Les services spécialisés des cliniques sont vides ou tournent très au ralenti alors que les personnels médicaux sont opérationnels. Le confinement a endormi provisoirement les maux. La focalisation sur le Covid-19 et la perception de risques accrus à se rendre chez le médecin a généré une dangereuse priorisation inconsciente des problèmes de santé.

La « consutation-discussion » ne me rassure guère d’autant qu’elle m’apprend qu’à plus de 70 ans avec mes antécédents cardiaques je ne serai déconfiné qu’aux calendes grecques puisque « personne à risques ». Des semaines ou des mois à attendre qu’un traitement homologué sans effets néfastes sur le cœur soit en vigueur ou mieux que le vaccin apparaisse. Le 11 mai est vraiment une date à oublier car elle n’aura pas le même sens pour tout le monde… Il faut s’y préparer et j’y songe seul sur le chemin du retour… avant de me remettre derrière ma fenêtre.