Oui je l’avoue je commence sérieusement à trouver que la vue du monde depuis ma fenêtre et plutôt étriquée et manque de plus en plus d’originalité. Les files des joueur.euse.s de loto ou des convaincu.e.s qu’il vaut mieux mourir ennicotiné.e.s, qu’envirussé.e.s continuent de se confronter aux nécessités de la distanciation physique. Ils évitent désormais de se saluer et s’installent sur la grille de départ avec une certaine impatience. Surtout sous la pluie !

Alors peu à peu le besoin d’aller explorer au-delà d’un horizon partiellement obturé par un quatre-quatre immobile donne des fourmis dans les jambes. Équipé d’un masque « fait maison », sur la pointe des souliers qui avaient oublié mes pieds j’ai fui le lieu de confinement. Dérogation dans la poche j’ai opté pour un tour de ville que je n’ai plus effectué depuis exactement 40 jours.

La tentation a été grande mais j’avais résisté jusqu’à ce jour anniversaire à prendre un bol d’air local. Je n’ai pas semble-t-il totalement réglé mes affaires de cœur ce qui risquerait de me conduire à une rupture douloureuse et je suis donc sur-confiné !

Le périple sera de courte durée compte-tenu du climat du jour. Quelques dizaines de mètres pour rejoindre mon itinéraire habituel et je tombe sur un duo de gendarmes démasqués s’entretenant avec un habitant. Ils semblent très étonnés de me retrouver sur l’enrobé des rues surtout dissimulé derrière mon « cache-gueule » et mon chapeau. Il commente avec leur interlocuteur : « la psychose augmente! » et je sens visé. Je les salue bien bas pour entrer dans un monde du silence social.

A l’heure où j’arpente ce que l’on appelle le chemin de roi ronde, le flux des automobiles ressemble à un ruisseau victime du réchauffement climatique. Le silence n’est pas total mais il permet un miracle : découvrir que la cité est peuplée d’oiseaux perdus d’ordinaire dans un quotidien qui étouffe leurs chants. Ils rivalisent d’ardeur pour coloniser le ciel. Chacun délivre son message qu’il confie à un air pur avec des arrières-pensées « amoureuses ».

Je trouve que les merles moqueurs perchés sur la branche la plus haute des arbres ou narguant la civilisation sur une branche d’une antenne télévision jouent aux ténors dans cet opéra d’une exquise finesse. Leurs trilles ou leurs solos improvisés constituent par leur liberté un vrai défi à notre confinement. Je les soupçonne de vraiment clamer leur bonheur de voir les hommes emprisonnés dans leur « nid » et désormais beaucoup moins dangereux. En fin d’après-midi les oiseaux s’en donnent vraiment à « chœur joie » comme s’ils avaient compris que la nature leur redonnait (provisoirement) le droit d’exister.

Cette nature explose alors que nous nous racornissons, nous nous replions, nous rétrécissons. Les « laitugons » s’éclatent le long des murs ; les herbes folles se dépêchent à s’évader comme si les craignaient le retour des gants des « désherbeurs » municipaux ; les pissenlits déploient leurs soleils et les pâquerettes forment des voies lactées sur les pelouses des gens non obsédés par la tonte rase ; les roses trémières utilisatrices des moindres recoins abandonnés par le goudron étoffent leur base pour que les hampes qu’elles déploieront quand l’été sera venu. L’avenir leur appartient.

Dans les jardins des dizaines de rosiers blottis contre le clôtures depuis de longues années se poussent du col pour que l’on s’extasie sur leurs fleurs élégantes et fragiles. La pluie impitoyable a largement altéré ces roses qui avaient déployé. Leurs pétales multicolores, différents dans leur forme, leur âge jonchent le bord du chemin. C’en est fini pour eux !

Quelques gouttes venues de nulle part auront eu raison de leur envie de survivre au temps qui passe. Mes amies les roses, les plus resplendissantes, les plus voluptueuses, les plus oublieuses de la prudence, les plus désireuses de s’ouvrir sur le monde ont été emportées par des rafales venues d’ailleurs. Elles baissent la tête, ploient sous le poids de l’eau et ont largement persu de leur superbe. Le désastre menace.

D’autres pourrissent d’ennui avant d’avoir pu exhaler leur parfum ou montrer leur toilette de soie rouge, rose, jaune ou blanche. Une désolation que même un retour à une période plus ensoleillées ne modifiera pas. Seules les modestes, les sauvages, les solidaires se tirent intactes de ces jours maussade. Signe des temps.

Ma ronde sur mon chemin s’achève. Une seule personne croisée. « Le promeneur solitaire et pensif tire une singulière ivresse de cette universelle communion. » selon Baudelaire. C’est fou combien ce constat paraît évident à celui qui a perdu le contact avec la simplicité de ce monde depuis très longtemps sans s’en être vraiment rendu compte.