Qu’y-a-t-il dans cette période que l’habitude ? Sans m’en apercevoir derrière ma fenêtre je m’aperçois que l’imprévu n’appartient plus à mon quotidien. Je me suis rendu à la prison de Gradignan il y a une trentaine d’années pour y jouer un match de football contre une équipe de détenus. Pour eux c’était un événement exceptionnel et je l’avoue pour moi-aussi car ce fut une vraie opportunité donnée par le sport de pouvoir dialoguer avec ceux qui vivaient le confinement contraint. Aucun ressemblance bien évidemment avec ma situation actuelle sauf sur un point qui me revient en mémoire.

Au cours des échanges un jeune prisonnier m’expliquait qu’il n’y avait rien de pire dans son quotidien que les modifications de son emploi du temps qui pourtant ne lui appartenait pas. « Je me suis construit un emploi du temps à la minute près par la force des choses selon de jours et des heures qui me sont imposés. Je me le suis approprié et maintenant à la moindre anicroche je suis très perturbé. ».

En fait quand les autres né décident pas de votre occupation vous finissez par la construire à leur place. Les obligations extérieures sont remplacées par des auto-obligations que vous créez au fil des jours. Heureusement d’ailleurs car autrement le vide devient problématique. Alors on se raccroche à des repères rassurants afin que la journée se déroule sur des bases paisibles. Heures fixes, occupations identiques, temps mesurés, rites culinaires…L’âge ne détruit pas cette propension à s’ancrer dans des habitudes. Au contraire, il l’aggrave.

Le confinement a grandement bouleversé justement le déroulement des journées d’avant. Pour bien des gens un « après » existe déjà et ils l’ont mis en place. Beaucoup ne pourront pas cependant se débarrasser totalement de ce qu’ils auront vécu. C’est une certitude : il sera impossible de retrouver les mêmes vies et de se débarasser des temps morts, des silences, des absences, des présences du confinement.

De ma fenêtre de confiné je constate justement que la rue n’est plus peuplée des mêmes personnes. Beaucoup de celles et ceux qui venaient régulièrement jouer au loto en face ont abandonné leur lieu favori. Les jeunes surtout se sont tournés vers le site de jeu en ligne et ne reviendront jamais dans l’échange direct. Peu à peu le nombre des adeptes de d’Euro-millions diminue alors que souvent il représentait une opportunité régulière de sortir du quotidien pour espérer. On vit en cercle fermé et la seule ouverture passe par les écrans.

« Mon » Bistrot des Copains a tiré le rideau ce qui bien évidemment ne permet plus aux habitués de l’expresso ou de l’allongé, du galopin ou du demi, du kir ou du rosé, du Perrier citron ou du Vittel menthe, du jaune ou du perroquet de se retrouver quelques instants pour échanger à heure fixe. Le mercredi matin avait ses habitué.e.s différents de ceux du samedi midi ou du vendredi soir. Tous ont perdu leurs moments partagés et ce ne sont pas les échanges téléphoniques qui compensent ce manque dont on se dit qu’ils ne sont pas prêts de retrouver.

D’autres habitudes ont été prises et elles demeureront puisque la peur de l’autre va s’installer et il faudra des mois pour que l’on retrouve, à un certain âge, le chemin du comptoir. Tourner en rond, broyer du virus, se faire promener par le chiens, regarder pour la énième fois si les limaces ne boulottent pas le plants sortis en fraude d’une jardinerie, écouter l’homélie funèbre du directeur général de la santé pour constater que l’on n’est pas dans les statistiques, se taper un de Funés ou la millième analyse de la navigation à vue gouvernementale sans que l’on voit vraiment la différence : on cherche à se rassurer alors que nous sommes dans les sables mouvants.

Le plus grave c’est que l’on s’habitue et que l’on se résigne à ce quotidien incertain. On finit donc par vivre au jour le jour avec des variations liées à des déclarations à l’emporte-pièce pouvant changer en quelques heures. Alors on se raccroche à des mots, à des dates, à des espoirs pour demain. On souhaite simplement ne pas survivre sur des souvenirs car il est bien difficile en cette période de se construire un présent et encore plus de se projeter dans l’avenir.

Le 11 mai, dans dix-neufs jours arrivera la liberté conditionnelle. Du moins elle sera accordée aux plus méritant.e.s, celles et ceux qui n’auront pas d’autre choix que celui d’escalader la tranchée où se trouvent déjà tellement de « soldats » de la solidarité active. Eux se raccrocheront forcément à un contexte matériel, temporel, humain qui a appartenu au « monde d’avant » mais il ne leur faudra jamais oublier que les habitudes de la distanciation sociale restent essentielles. Et ça ce sera le plus dur !