De ma fenêtre de confiné durable, j’ai vu une Gironde très grise aujourd’hui avec un ciel qui pleure et un vent qui balaie les éventuels virus désireux de se prélasser sur les surfaces diverses. Peu de monde pour défier la chance au loto de l’autre coté de la rue ou pour emmagasiner des doses de nicotine qui seraient protectrices. Il est vrai que faire la queue, sans mégoter sur la distanciation sociale, sous la pluie et dans les rafales, relevait d’une résistance aux éléments exemplaire.

En fait le déconfinement conduira justement bien des gens à se réhabituer aux phénomènes naturels. Ils rêvent d’eau, de soleil, d’air pur et de vert tout ce que ne leur apporte pas la période actuelle même à petites doses. La Gironde a conservé ses atouts mais elle ne pourra absolument pas les mettre en avant puisque le fameux touriste qui apporte ses devises ou son argent venu d’un département ayant viré au rouge, ne viendra pas pour ces fameux ponts du mois de mai. Une année, où justement les jours fériés traditionnels tombaient un vendredi le coronavirus a effacé les profits qui en découlaient. Le 1° et le 8 mai auront la saveur, l’odeur et la couleur des jours ordinaires. Du gâchis ! Mieux un sacrilège.

Impossible d’aller par exemple, porter les fleurs de la fée clochette à celles et ceux que l’on apprécie en leur promettant un bel avenir ! Inutile d’espérer battre le pavé en laissant flotter dans le vent le drapeau de son syndicat quoique cette habitude ait perdu bien de son importance au cours de ses dernières années. En ces temps où l’on réclame l’unité nationale, celle syndicale aura été obtenue par le confinement qui a imposé l’immobilité et le silence, mettant sous une chape de plomb les revendications antérieures. Et il est à craindre que ce soit pour un certain temps.

Au lever de ce premier jour du mois le plus compliqué et parfois le plus dangereux pour les pouvoirs en place, la France aura le regard fixé sur la carte dévoilée par les statisticiens du Ministère de la santé. Les « coûts et les couleurs » du déconfinement éclipseront les envies de liberté portées par une partie de l’année où le peuple est supposé faire ce qu’il lui plaît. Hasard de l’Histoire ou véritable volonté collective le résultat est le même : l’émancipation convient bien à toutes les journées de mai.

De ma fenêtre vers le monde, en regardant dans le rétroviseur du temps, je constate par exemple que les images de Fourmies ne sont plus enseignées dans les lycées. Le 1er mai 1891 dans cette petite ville du nord de la France, la manifestation rituelle en faveur de la journée de… 8 heures tourne au drame. La troupe, équipée des nouveaux fusils Lebel, tire à bout portant sur la foule pacifique des ouvriers. Elle fait dix morts dont 8 de moins de 21 ans.

L’une des victimes, l’ouvrière Marie Blondeau, habillée de blanc et les bras couverts de fleurs, devient le symbole de cette journée. Elle est morte pour que d’autres bien plus tard obtiennent les aménagements de la durée de leur travail. Il semble que dans les prochaines semaines, une remise en cause de certains de ces acquis, arrachés par des luttes sanglantes de mai, mettant l’Homme au-dessus de la rentabilité économique se profile. Étrange malédiction portée par un virus venu d’on ne sait où !

Par cette fenêtre, le confiné de 73 ans que je suis devenu, reste toujours ébloui par l’éclat de mai 1968. Premier « jour de rentrée (1) », premiers jours de majorité civique, premier engagement concret dans la vie syndicale, premier mois passé au combat, premier vrai déconfinement politique ; premier engagement dans l’action…et à l’arrivée la naissance d’un citoyen, jusque là seulement en gestation. Je suis là, recroquevillé dans mon fauteuil, derrière les carreaux, acceptant un retrait du monde « virussé », à vivre de mes souvenirs. Etrange retrouvailles avec le monde d’avant.

Ce mai là, a fondé bien de mes valeurs ! Il m’a donné le sentiment d’avoir été un privilégié ayant vécu justement tout le contraire du confinement actuel. Une explosion joyeuse, vive, enthousiasmante, exubérante, enivrante avait traversé l’espace social ouvrant toutes les fenêtres sur la vie. Plus d’un demi-siècle plus tard la comparaison me donne des frissons avec la sensation terrible d’avoir effectué un long voyage allant de l’idéal au réel, de l’espoir à la résignation.

La couleur verte sur une carte donne désomais en ce début mai 2020 la sensation d’une possible liberté retrouvée alors qu’elle ne permettra que de retourner (provisoirement ?) seulement au « temps d’avant » avec ses obligations, ses illusions, ses contradictions, ses exploitations et ses déceptions. Mais le proverbe le suggère pour celles et ceux qui le veulent « le mois de mai, de l’année, décide de la destinée ». J’y crois vraiment !

(1) J’en ai fait un livre !