De ma fenêtre de confiné soucieux de respecter ses engagements aux valeurs qui sont les siennes, j’ai eu bien du mal à sortir. La centaine de mètres qui me sépare du monument aux morts m’a paru bien longue. A très petits pas j’ai donc fini par arriver sur le lieu où se célébrait le 75° anniversaire de la capitulation de l’Allemagne nazie. Un contexte un peu particulier puisque c’est celui des soixante auxquels j’ai dû assister qui m’a paru le plus surréaliste.

Nous étions six autour du Maire de Créon pour nous recueillir avant le dépôt des gerbes. Tout autour par contre, le ballet des automobilistes bénéficiant n’en doutons pas d’une raison valable de se déplacer, meublait la minute de silence. Bien entendu l’assistance habituelle manquait énormément à ce rendez-vous, déjà pau fréquenté, compte tenu de l’importance citoyenne de cette commémoration. Le vieux chêne multi-centenaire face au monument de Créon n’en revenait pas de n’avoir personne à protéger d’un ciel grognon sous ses branches :ça sentait le vide. Même scrupuleusement respecté le programme habituel paraissait un peu surréaliste. Confinement oblige !

Les deux commémoration annuelles des fins des grandes guerres du siècle dernier n’ont pas de similitude. Impossible de les comparer mais surtout les mettre en concurrence. Le 11 novembre permet de témoigner par exemple de l’attachement que l’on doit avoir à ces hommes ayant quitté leur quotidien plus ou moins exigeant pour défendre ce qu’ils avaient appris être leur Patrie. Une confrontation entre des armées animées par la volonté de conquête territoriale pour l’une et de refus de perdre le sol national pour l’autre.

Des combats inhumains dans des conditions matérielles épouvantables ont opposés des hommes « ordinaires » selon le grand principe de Paul Valéry voulant que « la guerre (soit) un massacre de gens qui ne se connaissent pas au profit de gens qui se connaissent bien mais…. ne se massacrent pas. ». La célébration de cet armistice est celle du sacrifice victorieux d’enfants d’une République pas encore totalement assise se battant pour leur territoire.

Les noms de héros morts pour la France constituent des listes impressionnantes gravées dans la pierre ou le marbre. Leurs noms sonnent, lors de leur traditionnelle énumération comme des références au terroir dont ils sont issus. La cérémonie tourne autour de cette proximité ayant vu 1 397 800 morts parmi les militaires français de tout le territoire national et d’Outre-Mer et « seulement » 300 000 pertes civiles surtout dans le quart nord-est du pays. Cette date référence s’éteindra pourtant peu à peu dans les mémoires car les fondements du conflit ne sont plus d’actualité.

Il en va tout autrement pour le 8 mai. La constitution d’une Europe unie a étouffé les conflits guerriers entre États bien que dans l’ex-Yougoslavie ils aient été dans un passé récent réactivés par des considérations ethniques. La dernière guerre mondiale avait en effet une toute autre dimension puisque l’expansionnisme allemand s’appuyait sur une idéologie destructrice.

La capitulation du régime nazi allemand est à la fois une reconnaissance d’une défaite militaire mais aussi et surtout l’éradication supposée des idéaux nauséabonds et criminels des responsables du conflit. Il y eut certes 217 600 militaires morts au combat (15,5 % de ceux de 14-18) et 350 000 victimes civiles soit 16 % de plus que lors du conflit précédent. Une très grande majorité d’entre elles a payé de la vie la mise en œuvre des principes nazis. Le 8 mai depuis 75 ans c’est cette libération que l’on aurait dû commémorer car elle éviterait bien des hoquets de l’histoire. Or elle est occultée chaque année davantage.

De ma fenêtre de confiné radoteur, j’ai constaté que le préoccupation globale de la nation concernait une autre libération avec ses querelles sur l’accès aux plages, les consignes sanitaires appliquées dans les écoles, la venue d’une seconde vague de contamination, le port du masque ou les distances dans le métro ou les transports publics. Normal direz-vous dans une période où les grandes déclarations portent sur la construction du « monde d’après » avec une vraie différence sans que l’on ne voit venir laquelle. Le 8 mai 1945 l’unité nationale avait été forgée dans des conditions difficiles au sein du Conseil National de la Résistance et a porté le renouveau. Nous en sommes loin !

En ce jour où les moindres détails dans la lutte contre un autre envahisseur sont sujets à d’interminables polémiques la commémoration du 8 mai était vraiment l’occasion de démontrer que la citoyenneté avait un sens. Une action symbolique nationale aurait eu un intérêt particulier dans le contexte actuel.

Au-delà des traditionnelles cérémonies confinées, au moment où l’Europe risque d’éclater en tous sens (et pas forcément dans le bon) sous la pression des nationalismes et des conséquences de la crise sanitaire, par ma fenêtre j’aurais aimé voir quelques drapeaux aux fenêtres et un large appel dans la presse de personnalités de tous bords, genre unité nationale contre la montée du virus dangereux et des remugles du nazisme qui contamine le monde.