Vous n’allez pas le croire mais le déconfiné coincé que j’étais encore il y a quelques jours a pu sans trop de problème aujourd’hui, se pencher à sa fenêtre sur le petit monde de sa rue. Bien entendu, j’ai respecté les gestes barrière en essayant le masque offert par la ville de Créon car il était devenu angoissant d’attendre celui qu’avait promis l’État à chaque habitant du pays. Le filtrage de l’air pur de ce moment de retour du soleil avait quelque chose d’irréel mais il faudra s’y habituer. Tout est en effet désormais filtré d’une manière ou d’une autre.

A travers ma fenêtre les sons sont bien entendus étouffés, mais les discussions sur son rebord d’un couple grattant des dizaines de tickets de la Française des Jeux parviennent aisément jusqu’à moi. Avec l’une des pièces qu’il n’a pas investi dans sa quête fébrile de la fortune, il tente de vérifier si le hasard lui est favorable.

Les quelques broutilles apportées par des gains sont illico réinvestis de l’autre coté de la rue. Le manège dure avec ses déceptions, ses emportements, ses sourires mouillés jusqu’au moment où il n’y a plus aucun espoir. Des dizaines d’euros ont été volatilisés en quelques minutes de déconfinement comme s’il s’agissait pour ce duo de briser une sorte de malédiction liée à l’infortune du moment.

Bien des gens socialement en difficulté se réfugient dans cet espoir de gains substantiels leur permettant de surmonter la crise et de retrouver un espoir qu’ils ont perdu. Ils seront des dizaines en ce samedi à tenter de décrocher le gros lot. Jeunes, moins jeunes, femmes, hommes tentent d’effacer les contraintes par des rêves d’une liberté matérielle qu’ils n’ont plus.

Si l’on accorde encore un brin de crédibilité aux augures des « hauts plateaux » des télés parisiennes la seconde vague arrive. Nul n’envisage qu’elle ne soit pas sanitaire mais rudement sociale ! Rapide, forte, profonde, ravageuse, angoissante elle va balayer la France et ce n’est pas la FDJ qui lui fera barrage.

D’abord dans de nombreuses situations les « petits » boulots plus ou moins occultes et les recettes de l’économie parallèle sur lesquelles les pouvoirs publics ferment les yeux, sont taris depuis le début du confinement. Le travail au noir ainsi que les trafics divers, même si ce n’est jamais dit, permettent à de nombreuses familles de survivre. Ces ressources taries, la misère s’installe et la violence revient. La situation est explosive dans certains quartiers mais elle gagnera d’autres zones jusque là plus paisibles.

Ensuite la nourriture jusque-là était assumée pour, par exemple les enfants, les adolescent.e.s par la collectivité à travers les demi-pensions ou les cantines. Les repas servis ne sont jamais payés au prix réel de revient. On évalue les « subventions » selon les niveaux de 50 à 80 %. Les bourses, les aides sociales, les tarifs indexés sur les revenus permettent à de très nombreux écolier.e.s ou collégien.ne.s de manger 4 ou 5 jours à leur faim à midi pendant la période scolaire.

L’absence de retour total vers l’école ou le collège et donc les services de restauration collective génèrent deux phénomènes dramatiques : défaut d’une alimentation qui, quoi les jeunes demi-pensionnaires en disent, est de qualité; achat des denrées pour un repas familial pèsant quotidiennement en totalité sur des budgets déjà très serrés. La Banque alimentaire en Gironde a vu les ressortissant.e.s des structures qu’elle dessert bondir de plus de 10 % et l’on pourrait établir le même constat pour tous les autres organismes de solidarité.

Le gouvernement tente donc avec des « primes circonstancielles de construire une digue contre cette possible « seconde vague » et à calmer par anticipation une contestation qui finira pas éclater. La fracture sociale chère à Chirac n’est pas prête de se refermer. loin s’en faut. Elle va s’élargir avec une rapidité fulgurante car structurellement il n’y a pas de réponse dans le monde d’après qui se prépare. Il faudrait vraiment abandonner les postures idéologiques pour que l’on aille en trois temps vers le revenu de base seule solution régulatrice ou d’amortissement social. Un rêve.

La première étape serait l’élargissement du RSA au 18-25 ans. La seconde irait vers une nationalisation du RSA en laissant aux conseils départementaux la gestion du volet insertion. Enfin par une troisième décision il s’agirait de basculer l’ensemble vers un revenu de base universel dont le montant maximum serait fixe alors que le versement s’adapterait aux variations de revenus constatées. C’est inévitable puisque rien, absolument rien, ne permet de penser que nous ne reviendrons pas à des confinements à répétition.

De ma fenêtre de déconfiné inquiet je vois monter la deuxième vague, lentement, inexorablement : une lame de fond qui va remuer les fondements de notre océan social mondial, creusant des inégalités irréversibles.