Le premier week-end ensoleillé m’a permis de quitter durant quelques temps ma fenêtre sur mon petit monde et donc d’élargir mon horizon très étriqué depuis maintenant plus de deux mois. Contrairement à ce que j’aurai pu penser, en parcourant mon environnement à pas comptés je n’ai pas constaté une effervescence particulière sauf sur la piste cyclable Lapébie où les vélos de toutes tailles, de tous les prix et de toutes les spécialités ont défilé toute la journée. En ma famille, en groupe, en solitaire les déconfiné.e.s avaient grand besoin de pédaler.

Le Point Relais Vélo de Créon qui me tient tant à cœur, ne ressemblait certes pas aux rives du canal Saint-Martin mais il y régnait une bien belle animation de non-distanciation sociale confiante. Peu, très peu, de cyclistes masqués (mais comment en serait-il autrement) et des pelotons ne s’étiraient guère selon la consigne en vigueur. Ça tchatchait entre gens heureux de se retrouver selon des rituels dominicaux retrouvés avec un certain plaisir. Ces sportif.ve.s de plein air partageaient une confiance collective qui leur faisait tant défaut depuis de longues semaines.

L’ancien président du club des villes et territoires cyclables que j’ai été avait une certaine jubilation en constatant que justement ce mode de déplacement devenait tout à coup un support de libération de toutes les contraintes sociales imposées. Dans le monde d’après dont on parle théoriquement beaucoup, il jouera un rôle essentiel. Il n’y a rien de plus citoyen que le vélo !

Là encore durant une décennie j’ai tenté d’en convaincre nationalement. Des investissements massifs dans une mobilité cycliste aux multiples facettes constituerait un projet capital pour l’avenir notamment dans le domaine de la santé. Les ministres aux étiquettes politiques et fonctionnelles diversifiées ont toujours témoigné d’une attention plus ou moins polie et tous les plans annoncés ne constituaient comme le veut la tradition que des catalogues de bonnes intentions vite reléguées au second plan.

Les lobbies du monde de l’automobile arrivaient toujours à persuader les pouvoirs publics que l’urgence était ailleurs. Voies rapides, contournements, rocades, routes élargies ou superbement revêtues, certes tous utiles dans le présent retenaient évidemment l’attention générale. Il est infiniment plus aisé de construire des espaces de circulation que d’imaginer les moyens de modifier les pratiques.

La méfiance à l’égard de cette période incertaine sur la propagation du Covid-19 va probablement hâter ce basculement vers le vélo dans les déplacements de proximité si les élu.e.s savent en créer les conditions. Le créneau de la crise sanitaire peut leur offrir une vraie opportunité d’inverser des politiques.

Les métropoles ou les grandes villes aménagent aussi vite que possible des espaces de circulation réservés aux cyclistes. On trace des bandes discontinue à la chaîne, on réserve des rues, on balise des parcours… car il va exister à l’approche de la belle saison, dans le contexte actuel une envie de solitude dans les déplacements domicile travail.

Les transports collectifs mettront beaucoup de temps à trouver leurs modalités de fonctionnement antérieures. Ainsi dès ce matin les transports scolaires en milieu rural ou périurbain vont mettre en évidence que les mesures prises dans les collèges ou les écoles paraissent plus faciles à gérer malgré leur complexité que celles qui vont consister à gérer des gamins dans un autobus même s’il sera quasiment vide.

Il aurait été intelligent de tenter de mobiliser par exemple des vélos pour ces déplacements de quelques kilomètres et éviter des déplacements onéreux et potentiellement exposés.Les primes à l’achat de vélos électriques ne peuvent-elles pas être octroyées plus rapidement et plus massivement ? Les installations (abris, lieux de rangement, aménagements de sécurité…) collectives manquent et c’est le moment de s’y mettre !

Hier, j’ai eu le sentiment en regardant ces enfants, ces parents, ces cyclo(plus ou moins) sportifs, ces promeneurs du déconfinement qu’ils s’accordaient en pédalant à leur rythme, selon leur envie, au grand air, sous le soleil, une grande bouffée de liberté conditionnelle. La seule véritable inquiétude : ce bonheur d’un dimanche va-t-il durer ? La confiance va mettre du temps, beaucoup de temps à revenir dans cette période où la fracture passe par l’aptitude à l’insouciance.

Sur mon vélo d’appartement où je ne grimpe plus depuis que j’en ai plein le dos de ce lumbago invalidant j’imaginerai peut-être un jour que devant ma fenêtre passent des cyclistes convertis au principe du déplacement de proximité. Je crois fermement dans le principe d’Albert Eisntein : « la vie, c’est comme une bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l’équilibre. »