Le soleil ne s’est pas gêné un instant dans la journée pour s’inviter dans mon repaire de confiné grincheux, et tout à coup, l’envie de prendre ses aises avec les consignes de prudence s’éloignent. Trois collégiens échappés de leurs première journée de retrouvailles présentées comme enthousiasmantes avec leurs copains et leurs profs, se partagent une canette de Coca Cola sur le rebord de ma vue sur le monde.

Le dosage dans chaque verre est millimétré pour cet apéro des retrouvailles avec des commentaires relatifs à des inégalités supposées pouvant rompre l’équité de la contribution à l’achat. Le partage de ce breuvage a probablement pour ce trio une forte valeur symbolique comme celle d’une fête rituelle glorifiant une liberté retrouvée. Quelques gorgées avalées en cachette scellent le bonheur simple de l’amitié dont ils mesurent l’importance qu’après qu’elle ait été rompue par l’éloignement.

Dans le fond j’envie un peu leur insouciance. Ils s’esclaffent en racontant ces cours bizarres où la distanciation sociale les condamnent à n’être que des pions sur un échiquier parfaitement aménagé dans chaque salle de classe. Eux ont eu la possibilité d’échapper au plateau repas sur leur lieu de travail. Je les envie de ne pas se poser de questions sur la contamination possible de l’espace dans lequel ils évoluent alors qu’il est fréquenté chaque jour par les postulants à la fumée ou à la fortune. La peur du Covid-19 ne semble guère les effleurer. Le masque appartient au cadet de leurs soucis et d’ailleurs leur apéro en plein air s’accommode mal du port de pareil obstacle.

Apéro ? Un mot qui résonne comme d’un autre temps pour un déconfiné partiel comme moi. Apéro ? Il va falloir que je réapprenne à l’envisager…car autrement, le grand maître « cagouillard » créonnais que je suis finira par être atteint par le syndrome de l’escargot. Je m’aperçois peu à peu que je n’ai justement plus trop envie de sortir de ma coquille où je suis installé à l’abri des intempéries virales de la politique. Une sensation inquiétante : celle de ne plus pouvoir d’aller vers les autres ! Jamais je n’ai ressenti pareille rétention dans l’engagement. On s’habitue vraiment quand on a été depuis des décennies mis en danger par l’hyperactivité à se réfugier dans le confort de l’inaction.

Franchir le seuil de la porte c’est prendre le risque d’aller vers des problèmes que l’on veut oublier ou que l’on a plus envie de rencontrer. Alors on se cache derrière sa fenêtre pour éviter de replonger dans cet espace public où saluer reste possible de loin mais discuter, échanger, débattre, boire un demi ou un rosé est considéré comme une faute. Les Espagnols appellent ce refus de retourner vers l’agitation de l’extérieur le « sindrome de la cabaña ».

J’ai en mémoire, comme certainement beaucoup d’entre ceux qui ont mon âge, la jubilation profonde que j’éprouvais enfant quand, avec les copains, nous buvions une menthe à l’eau dans la cabane que nous avions construite au fond des bois. Loin du monde, loin de la tutelle des « grands », heureux d’avoir réussi à bâtir le plus bel abri qu’il soit, nous n’avions vraiment pas envie de retourner dans le monde et nous avions qu’une seule hâte : y revenir. Nous avions à défendre cette construction aussi solide que possible contre des envahisseurs dangereux pouvant nous détruire ou nous nous imaginions chercheurs d’improbables trésors enfouis. La cabane rassurait.

Il paraît d’ailleurs si j’en crois les psychologues que le syndrome qui me frappe est similaire à l’état émotionnel observé au début du siècle dernier chez des chercheurs d’or aux Etats-Unis. Après des mois confinés dans leurs cahutes, ils étaient paniqués à l’idée de revenir à la civilisation. Il est vrai que, vu la situation financière des collectivités locales dans les mois à venir, le vice-président en charge des finances du conseil départemental de la Gironde que je demeure encore pour quelques mois, ressemble étrangement à ces orpailleurs isolés. Ce qui pourrait me rassurer c’est que cette peur de sortir a également frappé les gardiens de phare… donc ceux qui œuvraient à préserver la santé des autres dans la tempête. Et ça c’est plutôt rassurant.

Mes symptômes sont bizarres : fatigue de ne rien faire, engourdissement des jambes et des bras que l’on n’a plus envie de mobiliser, difficulté à se lever le matin d’autant que le réveil a été relégué aux objets inutiles, sensation d’inutilité quand tout s’agite autour de vous… et que si l’on prête ses oreilles et ses yeux sur les étranges lucarnes on a emmagasiné que tout dehors était dangereux !

Les éminents spécialistes de leur propre notoriété, ont successivement annoncé urbi et orbi que les masques ne servaient à rien, puis qu’on pouvait en mettre à la rigueur et enfin qu’on devait en mettre quasiment obligatoirement. Alors derrière ma fenêtre je demeure au chaud dans la coquille de cagouille créonnaise et j’attends que le temps passe…