Il est temps de sortir progressivement, mais masqué, de son repaire de confinement. Le risque que la « cabane » finisse par tomber sur « le chien » paresseux que je suis devenu, devient trop grand. Il me faut bouger avant que le match contre le Coronavirus soit joué et que je perde tout espoir de reprendre mes habitudes. Le soleil aidant je me suis donc offert un « bain de marché », c’est à dire, un retour dans le milieu où je me sens comme un poisson rouge (évidemment), masqué cependant, dans l’eau de son bocal. Le retour aux racines.

Combien de fois ai-je parcouru en effet, avec un plaisir immodéré cet espace où l’on retrouve des habitudes séculaires ? Je l’ignore. Mais c’est avec un plaisir immodéré que je prends ce chemin encore chaque mercredi. Depuis plus de deux mois je regardais vivre ce lieu d’échange au sens large du terme depuis ma fenêtre sur le monde. J’ai totalement oublié ces sensations découlant de l’envie simple de flâner, au milieu des autres, autour de la place centrale de la ville bastide conçue dès son origine pour le partage social.

Le déconfinement se savoure. Comme sous les pavés il y aurait cette plage dont rêverait la France entière, j’ai vite découvert que l’on pouvait percevoir derrière les masques des sourires. Le bonheur du vivre ensemble revient timidement mais revient. Un regard brillant, un signe de tête, un geste distancié et on se retrouve l’espace de quelques secondes « un » ou milieu de « tous ». Bien évidemment cette situation devient vite exceptionnelle puisque tant de gens se claquemurent dans le principe de précaution et dissimulent leur expression quand dans le même temps le plus grand nombre fait exactement le contraire en défiant les conseils gouvernementaux et en se baladant face nue dans le vent de l’aventure.

Ces attitudes contradictoires ne rassurent guère le promeneur solitaire car elles le placent dans l’ambivalence de la situation. Doit-il se situer dans la catégorie des « trouillards consciencieux » ou dans celle des « aventurier.e.s du masque méprisé » ? Étrange mixité des publics ! Etrange sensation qui culpabilise celle ou celui qui se dissimule !

Les commerçant.e.s respectent exactement les même proportions entre les précautionneux et les insouciants les consignes ce qui dans le fond paraît plus angoissant. Dans un tel contexte les arrangements avec les règles viennent vite à l’esprit de celle ou celui qui n’avait guère envie de les appliquer. Ils regrettent de se couvrir et tentent de se promener comme au temps passé !

Les adaptations se multiplient donc de telle manière que les indécis.e.s s’installent à cheval sur les deux catégories. Certain.e.s portent leur protection avec application en marchant mais l’enlèvent…uniquement pour parler ! D’autres l’affichent sous le menton en une sorte de fraise destinée à agrémenter leur tenue mais rien de plus. Ils attendent à l’inverse des premiers d’engager une conversation pour l’installer. Impossible de ne pas aussi remarquer les adeptes du port en bandoulière, en pendentif, en bavoir ou sur le sommet du crane comme des lunettes de soleil. Une extravagance sociétale qui donne un genre !

Une vraie « fashion week » du masque sévit dans les rues. Chacun.e y va de sa « coupe » plus ou moins esthétique, de son tissu orné de manière classique, originale, excentrique ou sobre. Il existe une certaine inventivité dans l’approche individuelle de ce qui n’est en fait qu’un accessoire sanitaire d’isolement volontaire. Impossible de ne pas percevoir qu’un enjeu esthétique va se créer dans les prochaines semaines. Il faudra se distinguer dans la consigne que l’on respecte.

Dans les allées du marché on porte donc fièrement « son » masque « made in la maison » comme le symbole d’un savoir-faire donnant une valeur historique similaire à un objet raléné de la guerre. L’ordinaire tant attendu ne tardera pas à disparaître d’autant que je parie que des petits malins vont s’ingénier à trouver des approches mercantiles.

D’ailleurs je propose aux candidats aux fameux second tour encore improbable des municipales du 28 juin de munir leurs troupes déambulant dans les marchés, d’un masque avec simplement un slogan : « votez masqué.e mais votez …. » qui aurait un effet  certain sur l’opinion ! Le « mors aux dents » les militant.e.s convaincraient les électrices et les électeurs de se déplacer.

De ma promenade « sanitaire » de déconfiné je suis rentré heureux comme Ulysse de retour de son grand voyage de quelques dizaines de mètres. Un café pris presque dans le Bistrot des Copains en attendant la grande ouverture, un passage à la pharmacie pour discuter sur les deux semaines de « chloroquinophilie », un échange avec une militante dévouée sur un stand de vêtements estivaux, un débat autour de la brusque recrudescence des appels  « normaux » au service d’incendie et de secours, des échanges avec de multiples personnes perdue.e.s de vue… et la promesse aux uns et aux autres de se revoir bientôt sans gestes « barrières ».

Les couleurs explosives du marché tranchent avec la grisaille de la période écoulée. Je les avais oubliées. Les bruits des discussions rassurent sur la vie d’un monde réputé replié sur lui-même. J’étais devenu sourd. Impossible de ne pas capter les odeurs des plats cuisinés attendant des convives frustrés de restauration. J’étais atone.

Il me manque simplement une certaine exubérance naturelle pour que le marché devienne mon meilleur remède contre la sinistrose ambiante. L’air n’y est pas conditionné et donc on peut encore le respirer sans crainte… Pour le moment. « Pourvou qu’ça doure ! » aurait dit avec l’accent corse Létizia Bonaparte.