Me voici de retour en « présentiel » au conseil départemental… Une demi-journée qui brise l’enchaînement beaucoup plus pénible qu’on le dit des fameuses vision-conférences que l’on pensait réservée aux entreprises ayant des entités aux quatre coins du monde. Or il arrive que souvent les écrans réunissent désormais des personnes distantes socialement de quelques dizaines de mètres ou de quelques kilomètres. Se retrouver en face à face redonne une dimension particulière aux échanges et plus encore à leur appréciation et j’avoue l’avoir quelque peu oublié.

Les caméras et les micros se ferment pour permettre de sortir discrètement du périmètre de la rencontre numérique à distance. Il devient alors possible de vaquer à ses occupations, de lire, de consulter son mobile, d’aller se promener sur une page ou de dialoguer avec un.e autre interlocuteur.trice, de déjeuner ou de somnoler paisiblement mais bien évidemment il faut de temps à autre donner un signe de présence en revenant dans le jeu de rôles.

Cet après-midi j’ai expérimenté ce qui est encore plus pénible, difficile à supporter : l’audio-conférence ! Un retour en arrière inimaginable surtout quand il s’agit d’une commission nationale des finances relatives à la situation des départements. A peine une dizaine de présent.e.s pour un rendez-vous donnant la détestable impression d’un débat à tâtons, les yeux bandés sur la base d’une succession de déclarations sonores relevant du one man show !

Ce type d’organisation à suivre les yeux fermés permet de déverser paisiblement les raisonnements ciblés sans grand risque puisque celle ou celui qui est visé n’est pas là en face à face et on ne sait même pas d’ailleurs qui est présent.e. A mon humble avis la démocratie n’avance guère avec ce genre de monologues déversés via des téléphones plus ou moins fiables et des déclarations de principe.

Une seule certitude : la crise sanitaire a singulièrement transformé les pratiques sociales. Le vrai risque c’est que sur la lancée actuelle de la peur du contact physique la démocratie représentative soit l’une des victimes de la distanciation sociale. Après ce qui pourrait être considéré pour moi comme un retour brutal sur « terre » durant cinq heures de réunion je suis revenu à mon statut de confiné.

J’ai pris vraiment conscience de la dangerosité des mois qui viennent. Dans le fond en restant confiné 80 jours, les dégâts n’étaient que théoriques et lointains. Là, malgré la mauvaise qualité du dialogue les constats ont été unanimes : une grave crise sociale se profile dans un pays qui va être contraint de survivre « quoi qu’il en coûte » d’expédients financiers.

Les inscriptions au RSA explosent. La croissance du nombre des personnes sollicitant cette allocation de solidarité a été multipliée par trois sur le dernier mois. Les demandes mensuelles de la Caisse d’Allocations Familiales sont déjà en hausse significative. Les dépenses sociales ne vont cesser de croître au fil des jours, des semaines et des mois avant que l’on puisse les juguler. La précarité et la pauvreté deviennent partout dans le pays une triste réalité que tous les présidents de conseils départementaux voient venir avec angoisse. Ce n’est pas qu’une question de financement.

Les plus pauvres vont devenir encore plus pauvre. Les plus précaires ne sortiront pas de la précarité. Les emplois plus ou moins occultes qui leur permettent parfois d’accéder à des ressources complémentaires sont taris. Les loyers ont été seulement suspendus. Les frais quotidiens augmentent. La rupture scolaire n’a guère arrangé le contexte. Les espoirs d’une jeunesse vont s’évanouir. Pas un seul élu présent n’a envisagé une fin 2020 et surtout une année 2021 sans que l’accumulation des difficultés soit insurmontable par des collectivités aux recettes en chute libre.

Bien entendu chaque département a SA solution. La solidarité humaine concrète ne relève pas que des crédits mais d’abord d’une capacité d’écoute et plus encore d’une véritable cohérence dans l’action entre l’État et les Départements. Il va falloir vraiment du respect pour les élu.e.s de terrain car l’été risque bel et bien d’être plus chaud que prévu. Nous allons au-delà de la fracture avec une rupture dangereuse entre deux mondes. Le jaune sera de retour à la rentrée.

Les fins de non-recevoir à une péréquation verticale venant du gouvernement pour permettre que l’action vers l’enfance maltraitée ou délaissée, les jeunes sans emploi, les familles sans ressources, les handicapé.e.s en souffrance, les personnes âgées dépendantes puissent avoir une véritable efficacité vont devenir problématiques. La seule réponse fournie à ce jour reposant sur des aides provisoires et remboursables (avec quelles recettes) ne semble pas à la hauteur de la crise et relève de la méthode Coué. Et on sait qu’elle n’a pas nécessairement effacé toutes les douleurs… de naissances d’avenir.