Nul ne sait vraiment comment se construisent les « carrières » que l’opinion dominante appelle « politique » alors que pour ma part je préférerai qu’elle fasse référence à l’engagement social. Un.e élu.e local n’est que l’un.e des citoyen.ne.s qui se propose pour gérer l’intérêt général et qui a sollicité le soutien du plus grand nombre et qui l’a obtenu. Parler de « carrière » constitue déjà une référence détachée des principes républicains. En effet il ne faut jamais oublier qu’un mandat n’est qu’un contrat démocratique à durée déterminée auquel il peut-être mis fin sans préavis.

Le suffrage universel a ceci de particulier c’est qu’il constitue la plus impitoyable lettre de licenciement. Logiquement les battus s’en prennent aux électrices et aux électeurs qui mettent injustement un terme à ce qu’ils considèrent comme un dévouement non reconnu. Les vainqueurs se sentent pousser des ailes alors que justement ils devraient avoir l’humilité de tirer les leçons de l’échec de leurs adversaires et rester humbles.

Il y a 25 ans (certains diraient un quart de siècle) après plus de douze mois d’incertitudes j’ai été élu par la liste que je conduisais au poste de maire de Créon. J’ai en mémoire cette soirée au cours de laquelle un tour de table dans un restaurant du Créonnais mon prédécesseur avait annoncé qu’après trois mandat il désirait se retirer. En bon ancien instituteur il avait réuni quelques « élèves » pour chercher celle ou celui qui accepterait de lui succéder. Ce fut un fiasco…

Personne ne manifesta son envie pour reprendre le flambeau dans l’esprit et sur les bases qu’il avait installées. On eut même des annonces de renoncement à l’engagement public. Il fallut bien se rendre à l’évidence les vocations n’existaient pas car tous les présent.e.s avaient des projets personnels ou ne souhaitaient pas s’impliquer davantage qu’au niveau du conseil municipal.

Une équipe jeune, solide, vivante, enthousiaste qui l’accompagnait depuis quelques temps se délitait sous les yeux de celui qui l’avait constituée. Les semaines et les mois passèrent et la fameuse « carrière » dont rêvent bien des candidat.e.s ne tentait toujours personne. Parmi les autres membres du conseil consultés personne ne souhaitait s’engager comme tête de liste.

La nature politique ayant horreur du vide des projets commencèrent à naître dans quelques chaumières créonnaises pour occuper ce fauteuil pouvant devenir vide. La rumeur se propagea et la constitution d’un liste ne partageant pas les conceptions de l’autogestion vie associative mises en œuvre au cours du mandat précédent commença à germer. Cette information obligea les porteur.teuse.s de cette vision ayant donné une impulsion rafraîchissante à la vie locale à se revoir et à réfléchir sur leurs responsabilités.

C’est ainsi que moins de trois mois avant l’élection il me fut demandé de repartir avec l’assurance que les « fidèles » m’accompagneraient encore un mandat. Leur confiance et leur volonté de ne pas abandonner le chemin tracé m’avait convaincu que nous pourrions tenir le cap.

Libre car propulsé par personne et donc désigné par personne en dehors d’une poignée d’ami.e.s, n’ayant qu’un seul but : maintenir la gouvernance antérieure, vite rejoint par des personnes d’accord sur le projet je me lançais dans une campagne imprévue car j’avais pris mes distances avec la vie municpale depuis quelques mois.

Ce fut le début d’une aventure imprévue, excitante et humainement enrichissante et qui me procura de vraies satisfactions. Jamais je n’ai regretté d’avoir accepté de postuler à ce mandat que je ne connaissais que de l’extérieur pour avoir habité durant mon enfance et ma jeunesse dans une mairie au cœur de la vie municipale.

La première satisfaction vint de l’élection de toute la liste très jeune respectant bien avant la règle la parité hommes femmes malgré un dangereux scrutin uninominal. Elle sortit totalement victorieuse d’une campagne assez rude dès le premier tour. La seconde reposa sur le fait que je fus celui de tous les candidats qui obtint le plus grand nombre de voix. Un gage de soutien réel.

Le dimanche 18 juin dans la salle du centre culturel mon prédécesseur me remit le « passe » ouvrant tous les bâtiments communaux, un cahier d’écolier orangé à spirale dans lequel il avait consigné les dossiers importants et ses conseils et une écharpe de maire que je garderai par superstition ensuite durant près de 19 ans. C’était déjà pas mal mais insuffisant car il faut surtout convaincre autour de vous que vous n’êtes pas tel que la rueur ou vos opposants vous ont décrit. Le 18 juin jour symbolique j’effectuais mas rentrée !

A quoi pense-t-on ce jour-là qui ne saurait être le plus beau de sa vie ? Maintenant je peux le dire : un immense bonheur de pouvoir donner à mon père la satisfaction intérieure de voir son fils à la tête de la commune dans laquelle il avait vécu avec ses parents, sa sœur et son frère comme immigré italien ! J’étais ému et fier pour lui mais aussi pour ces femmes et ces hommes qui à leur façon m’avaient donné l’envie de servir les autres, de m’investir dans la vie sociale, d’agir concrètement pour donner une existence à des valeurs. Le reste… je m’en souviens plus!

J’aurai passé ce quart de siècle a tenté d’être digne de ce jour-là. Rien d’autre. Toutes les autres campagnes, toutes les autres victoires, toutes les autres équipes, tous les autres mandats n’ont jamais eu la même saveur que ceux de 1995. Il paraît que c’est toujours comme ça la première fois…