Il y a jour pour jour soixante-dix-sept ans que Jean Moulin, sur lequel l’Histoire officielle a été été beaucoup moins prolixe que sur bien d’autres résistants à l’occupation, nazie, est décédé. Sa disparition est toujours entourée d’un certain mystère. Et la gare de Metz, lieu considéré comme étant le terminus du calvaire vécue par celui qui présidait le Conseil National de la Résistance, une plaque témoigne de cette fin tragique.

Jean Moulin n’a pas droit à autant d’égards que d’autres acteurs des siècles passés pour lesquels on a mis les sculpteurs à l’œuvre. Si l’on déboulonne des statues il serait temps de lui en ériger une. La célèbre photo où il est contre un mur avec son écharpe et son chapeau reste le symbole de cette force d’un esprit tendu vers un combat obscur pour le réveil de la France. On connaît dans le monde entier le portrait du « Che » mais rares sont les jeunes qui afficheraient le sien. Or Jean Moulin reste la plus formidable référence à un idéal d’égalité, de liberté et de fraternité.

Je n’ai pas vu, entendu ou lu, que un représentant du gouvernement de ce qui reste de notre République se soit rendu sur l’un des espaces entretenant sa mémoire. Qui a rappelé les circonstances de son atroce disparition ? Qui a évoqué son rôle prééminent dans l’unification des mouvements de la Résistance ? Qui, dans un discours enflammé, a rappelé sa passion pour la France ? Qui a souligné l’importance politique fondamentale qu’aura eu à la Libération du pays le programme du CNR ? Ainsi va le quotidien d’une société qui promeut la bassesse ordinaire, l’ambition forcenée, les apparences trompeuses !

Jean Moulin, préfet de la République (c’est à dire fonctionnaire de l’Etat) délégué du général De Gaulle en France, unificateur de la Résistance, fondateur du Conseil national de la Résistance, arrêté à Caluire par la Gestapo n’est probablement pas mort à Metz. Arrêté dans le Rhône le 21 juin 1943 par Klaus Barbie, en compagnie de sept autres résistants, dont Raymond Aubrac, il fut transféré une semaine plus tard à Paris, puis à Neuilly.

Torturé par la Gestapo et sans doute aussi, hélas, par les auxiliaires français du groupe Bonny-Laffon, le préfet, agonisant, fut mis dans un train en direction de Berlin le 8 juillet. Dès lors, les témoignages divergent : les uns affirment qu’il a rendu son dernier souffle à Metz, d’autres à proximité de Francfort. Il existe même une version qui doute qu’il ait été placé dans un train mais qui assure qu’il est mort sous la torture de ses bourreaux français à Neuily !

On n’est même pas certain que les cendres de Jean Moulin accueillies en 1964 au Panthéon par l’inoubliable discours d’André Malraux soient les siennes. Pourtant la célèbre tirade vaut tous les hommages du mode. Cette voix extraordinaire prononçant : « Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi ; et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé… » Lui n’a livré aucun secret alors qu’il les connaissait tous ! Aucun autre Français était aussi précieux pour les nazis et leurs affidés.

On ne sait donc pas où a fini son corps mais son esprit, toujours vivant, devrait être partout en France. Soixante-dix-sept ans après son martyre, Jean Moulin aura été si l’on se fie à sa citation posthume à l’ordre de l’Armée l’« exemple d’indomptable courage, modèle rayonnant de sagesse et de cœur.» Jamais on ne saura vraiment qui a brisé cet élan ! Mais dans le fond il reste l’oeuvre que la France a oubliée ou fait semblant d’oublier.

Le Conseil National de la Résistance a en effet créé quelques semaines avant son arrestations va accepter sa présidence dans le plus grand secret. Il a réussi la gageure de fédérer des mouvements ayant des affinités politiques très différentes. Les rivalités sont virulentes, les pressions extérieures émergent, les faiblesses humaines toujours possibles : Jean Moulin a mis sur les rails une organisation ayant effectué un véritable travail de fond. Un compromis qui s’intitulera le programme des « jours heureux » servira de socle pour la reconstruction politique du pays.

Jean Moulin aurait en ce 8 juillet 2020 plus de 120 ans. Il aurait traversé la IV° République. Quel parcours ? Quel engagement ? Quel rôle dans la vie politique ? Nul ne le saura. N’empêche que par les temps qui courent, quand on entend, quand on voit ce que l’on entend et ce que l’on voit l’envie est forte de redonner sa place à un modèle qui a tenu le cap dans toutes les circonstances. Il l’a payé de sa vie ! Aller si loin paraît impossible maintenant.