Il existe encore à notre époque des contes pour distraire les gens en vacances. Autrefois ils étaient publiés dans les journaux quotidiens, sous forme de feuilletons, afin de fidéliser le lectorat tenu en haleine par des rebondissements ponctuant chaque parution. Désormais on appelle ça des séries télévisées étalées sur la grille des programmes durant toute la semaine. Les scénaristes rivalisent d’imagination pour construire chaque épisode autour d’un événement spectaculaire. Il faut de l’audace, de la peur et de la gloire. L’histoire doit toujours bien finir. Bien entendu elle était (presque) sans lien avec des personnages existants ou ayant existé. Je vais tenter durant quelques semaines de me glisser dans la peau d’un feuilletoniste avec le risque de me trouver en panne d’idées novatrices. Il me faudra peut-être puiser dans le quotidien sans que puissiez y voir malice puisqu’il est très difficile de faire coïncider la réalité avec l’imaginaire dont a besoin tout auteur. Enfin presque… Voici donc « les aventures de Choupinet » feuilleton totalement inédit

Il était une fois Choupinet, un jeune homme élégant, stylé, beau parleur, ambitieux dont voudraient toutes les mères pour leur fille. Considéré depuis peu comme « Républicain » en raison de ses alliances politiques, il vivait dans un Palais, surveillé, entouré, choyé, conseillé, dorloté, protégé par des centaines de serviteurs tous dévoués à sa cause. Pas question pour lui de faire un pas hors de sa demeure, sans qu’aussitôt des centaines de spécialistes de la protection dite rapprochée, soient déployées de telle manière que le cocon dans lequel il était installé soit aussi étanche que possible.

A la moindre alerte, le fameux Albert Teuton, aussi bien renseigné que l’était Eugène Poubelle dont il occupe, plusieurs siècles plus tard, les fonctions parisiennes, déploie en toutes circonstances, des pelotons de voltigeurs, des escouades de titulaires (de la) BAC, des hordes de membres des services secrets et envoie dans les aires des aéronefs dotés des dernières technologies.

Albert Teuton s’applique en effet à satisfaire le pouvoir en place, depuis son arrivée de province, anticipant les moindres incidents, traquant le manifestant, soupçonnant tous les badauds masqués d’être des fauteurs de troubles. C’est un as du renseignement ayant acquis une réputation sans égal pour mettre en place des dispositifs aussi discrets qu’étanches. Une main de fer dans un gant de titane à laquelle rien n’échappe et toujours prompte à servir la cause de Choupinet.

En plus la récente arrivée place Beauvau, d’un Ministre fringant au coup de menton généreux souhaitant « rétablir l’autorité » rend, en ce jour de Fête nationale, toute approche du Prince impossible ou tout au moins compliquée. A l’issue d’une journée harassante marquée par une cérémonie de la Concorde nationale parfaitement réglée suivie d’ une discussion à bâtons convenus pour écrans complaisants, de manière vraiment spontanée, Choupinet s’avise en soirée qu’il serait agréable d’aller flâner en compagnie de sa « gouvernante » dans un jardin ouvert au pepule, proche de sa demeure où jadis les enfants jouaient ou cerceau ou essayaient de mettre à l’eau des bateaux artisanaux dans les bassins des fameuses Tuileries.

Une idée à donner des sueurs froides au nouveau maître de l’Intérieur et à son bras armé. Bien entendu ni l’un, ni l’autre n’ont été prévenus d’une escapade capricieuse du Prince Une escouade d’accompagnateurs probablement réquisitionnés à la hâte un jour férié, se retrouve chargée, de manière impromptu suppose-t-on, de veiller, à distance sur la balade de Choupinet.

Il est vrai que ne possédant aucune information préalable, Albert Teuton ne pouvait donc absolument pas prévoir que ces gardes du corps présidentiel trouveraient sur le nouveau chemin, récemment choisi par le promeneur presque solitaire, une bande organisée de foutriquets de jaune vêtus.  Une rencontre totalement inattendue sous l’œil toujours opportuniste de quelques caméras, quelques téléphones mobiles ou micros réputés indiscrets.

La confrontation ressembla rapidement à celle du petit « chaperon rouge » face aux crocs carnassiers non pas d’un loup mais d’une horde s’affirmant incontrôlable. L’affrontement fut sans pitié et on se jeta à la face des diatribes véhémentes, on échangea des slogans, on se montra véhément mais on ne mordit jamais. Le ton s’apaisa peu à peu comme sous l’influence du sable expédié par un marchand de passage !

N’ayant que le verbe comme arme et un talent indéniable, Choupinet,  par la magie de ses répliques , par le poids de ses mots apaisa cette troupe excitée errant un soir de fête nationale, sans but, sans espoir de rencontre, sans espoir de manifester, dans la campagne. Le combat tourna à son avantage de Choupinet le héros en première ligne face au danger que représentait le virus de la contestation. Nul ne songea, parmi les protecteurs,  confiant dans les talents de bretteur de leur protégé, à héler des renforts. Un coup à se faire sanctionner durement ! 

En d’autres circonstances les « gilets  jaunes » auraient été promis au LBD ou à la matraque mais là devant un micro opportunément tendu l’un d’entre eux  fit acte d’allégeance au chemineau… hors de son Palais. Point de menottes et de garde à vue. Point de posture d’étranglement. Point de gaz lacrymogène. Point d’arrestation. Les ‘jaunes » se diluèrent dans les allées du parc en toute quiétude.

Magnanime, auréolé de la gloire du vainqueur d’un affrontement potentiellement inégal, Choupinet s’en retourna chez lui pour contempler les effets de son exploit… On chanta sur les chaînes de télé, son courage, son habileté, son talent oratoire. Il en fut fort satisfait car l’aventure mettait ainsi un pont d’orgue à une journée bien morose. Le « hasard » avait fort bien fait les choses.

Mieux que la commémoration de la prise de la Bastille le 14 juillet devint ainsi celle du « miracle de la conversion des gilets jaunes » ! Une aventure digne du masque et la plume (à demain si vous le voulez bien)