La pleine lune pèse sur les nuits d’été. Elle provoque des insomnies, des cauchemars et du pipi au lit dit-on dans les almanachs des grands-mères d’une époque où l’on croyait encore au mouvement des astres. Choupinet n’est pas très sensible à ces constats d’un autre siècle et contrairement à François le lointain ancêtre ayant développé la théorie de la force tranquille il n’a pas d’astrologue attitrée. Elisabeth Tessier a fait des offres auprès de la gouvernante mais les moyens financiers du château ne permettent plus de rémunérer une telle prestation.

N’empêche que la nuit dernière a été particulièrement agitée. Fenêtre avec moustiquaire grande ouverte il s’était endormi, bercé par le bruit lancinant des vaguelettes méditerranéennes léchant les rochers du Fort de Guingasson. Bien évidemment, les accompagnateurs ont laissé filtrer une information sur le fait que le vacancier avait demandé l’arrêt de la climatisation pour contribuer à la lutte contre le réchauffement climatique. Pas de pyjama et seulement un caleçon du « slip français » dont on dévoilerait (n’ayez pas peur rien de scabreux) dans la rubrique trouvaille de « Elle ».

Après avoir revu comme chaque été « Indomptable Angélique », Choupinet s’est couché avec l’esprit serein puisqu’il avait rempli son cahier de devoir de vacances avec facilité ? En calcul il avait à simplement additionner les milliards empruntés et à imaginer la manière dont il les ferait remboursé par les gens à qui il les faisait distribuer. Bien évidemment le devoir était un peu corsé car les intérêts étaient négatifs ce qui rendait l’exercice attractif puisqu e inhabituel.

Bref rien ne laissait présager l’horrible cauchemar qui allait s’étaler sur l’écran bleu nuit de sa chambre à coucher. Il compta durant quelques minutes les ministres qui sautaient les barrières disposées devant lui. Au quarante-cinquième il avait trouvé le sommeil. Cet exercice théorique lui permettait d’éliminer celles et ceux qui se révélaient poussifs ou lourdingues chutant sur les obstacles dressés par les spécialistes de la contestation. Tous sans exception arrivaient et repartaient par la droite ce qui facilitait les repérages.

Dans un sommeil béat il recherchait le bleu qui colore les songes des nuits d’été. Il le trouva dans une évocation de l’assemblée nationale. Tou.te.s les député;e.s étaient face à lui attendant son ordre pour lever la main et approuver l’une de ses propositions relatives à l’exonération des impôts sur la fortune. Le pied absolu. Choupinet demandait et ils exécutaient. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des monde d’avant.

Brutalement un vent mauvais se leva balayant tout ce beau monde transformé en personnages de Folon. Ils s’envolaient les uns après les autres comme des fétus de paille. La large majorité s’effaçait en quelques minutes. Envolés les rêves de réformes faciles. Pire lentement, le vide fut rempli par des troupes apportées par un zéphyr bizarrement teinté de rouge. Elles furent précédées d’une pluie de bulletins de vote, marqués de logos inconnus. Le déluge venu de la gauche qui s’abattait sur ce lieu du pouvoir détruisit tous les repères de Choupinet.

Il se mit à suer à grosses gouttes et s’agita, se tortillant comme un asticot au bout d’un hameçon. Une horde révolutionnaire envahit le « chambre ». Leurs leaders se mirent à haranguer la foule présente. Des discours enflammés, des déclarations de principes et aussitôt une centaine d’entre eux, ardents partisans de la Révolution, prirent la résolution de détruire tous les privilèges des classes, des provinces, des villes et des corporations. Le lendemain soir, à huit heures, après une soirée passablement troublée, les mêmes se réunissent et dissertent sur les moyens de rétablir l’ordre dans le pays.

Pour eux pas de doute il faut abolir les privilèges. Au milieu des applaudissements et des cris de joie, sont ainsi abattus la justice sous influence, les niches de déduction fiscale, les exonérations des contributions à la solidarité, le projet sur la retraite à points, les prélèvements sur les retraites….Caché dans un coin de la chambre Choupinet affolé subissait cette vague qu’il ne parvenait pas à maîtriser. Esseulé, abandonné il vivait l’enfer. Il se débattait dans tous les sens.

Certains membres de la foule insoumise le menaçaient voulant sans prendre à lui. Ils chantaient à tue-tête : « Ah ça ira…ça ira… ! Le Choupinet on l’aura ! » Il se réveilla en sursaut… affolant la Gouvernante qui alluma le lumière. Hébété, en nage, incapable de s’exprimer, le rêveur du Fort de Guingasson mit bien du temps à récupérer de son cauchemar. Ce n’est que le matin en ouvrant son quotidien local qu’il prit conscience qu’il avait traversé la nuit du 4 août… la pire de toute, celle qui avait, il y a 231 ans, qui avait aboli les privilèges !