Durant toute une vie on emmagasine des images, des odeurs, des couleurs, des sensations et des lieux qui nous marquent. Je vais essayer de partager, avec vous, quelques-uns d’entre eux tirés du passé ou du présent… mais tous appartiennent au jardin secret de mes souvenirs. Nous débuterons, cette série de pastilles d’été, en cette période de canicule par les lieux consacré aux lieux de baignade..et à l’eau !

Durant des siècles les Créon, comme toutes les villes bastides, construites majoritairement en bois, a eu peur des incendies. Plusieurs fois victimes du passage d’armées en campagne, les habitants avaient mesuré la nécessité de constituer une réserve d’eau pouvant les aider dans ces circonstances dramatiques. Les élus se préoccupèrent donc très vite de sécuriser, avec les moyens dont ils disposaient, la défense de leur cité. C’est ainsi que naquit, il a sept siècles, la « douve ».

Dans le début du talweg du cours de La Pimpine ils avaient donc aménagé à la pelle, à la pioche et au tombereau, un réceptacle de la source ruisseau, des eaux pluviales venant du fossé autour des palissades ceinturant la ville et du réseau… des égouts constitué dès la construction de la ville. Le bassin multi-fonctions servait dès l’origine, d’abreuvoir pour les animaux, de lavoir collectif grâce à une déviation en contre-bas, d’éventuelle ressource contre le feu, de bassin d’apurement des eaux usées… Il fut amélioré au fil des ans pour il y a presque cent ans être aménagé de manière plus conforme à la salubrité publique. Un vaste bassin bétonné réputé d’agrément fut construit.

Des générations de Créonnaises et de Créonnais l’ont pratiqué et on peut supposer que, depuis ses origines la douve fut lieu estival où on venait lutter contre la canicule. Aucun d’entre eux jusqu’à la fin des années 1950 n’aurait songé à émettre un doute sur la qualité des eaux. Pour rassurer la population il fut décidé de construire un mole, au centre du bassin, avec un puissant jet d’eau qui, quand il fonctionnait, « oxygénait » le lieu de baignade. Peu importe : on s’y baignait, on y jouait !

Une mesure « technique » peu convaincante puisque le fond de la douve accumulait des déchets naturels divers (feuilles, boues, matières diverses). La crépine de la pompe alimentant le modeste panache d’eau vite encombrée mettait souvent l’appareillage en panne engendrant des commentaires peu amènes sur l’efficacité de la municipalité.

Peu importe dans le fond l’attrait de la baignade étant la plus forte, les gamins le jour et les adolescents la nuit plongeaient et tentaient de nager dans cette douve dont les eaux n’avaient pas la clarté de celles de la Grande Bleue. Quelles que soient les mesures de prévention ou les interdictions, Créon a donc eu sa piscine municipale officieuse.

Inutile de rappeler que les contrôles sanitaires n’existaient mais que l’on ne sut jamais si la douve avait été responsable de maladies dangereuses. Des parents, en toute confiance, l’utilisaient pour apprendre à leurs enfants à nager mais majoritairement les apprentissages étaient empiriques. Mais au début des années 1960 le bassin perdit de son attractivité.

L’installation des baraquements destinés à accueillir l’école pour jeunes filles issues du milieu rural dite « La Ruche » en fit plutôt un lieu de rendez-vous, de rencontres discrètes durant les vacances. On ne se donnait pas rendez-vous, à Créon, derrière l’église mais à la douve !

Pour ma part je conserve le souvenir d’une soirée exceptionnelle, celle du samedi 11 septembre 1960. Les grandes fêtes de la Rosière battent leur plein. Les « grands » décident, ce soir-là, de se venger du propriétaire du café du Soleil d’or, Monsieur Roumégous qui avait houspillé certains d’entre eux, pris en flagrant délit de bourrer avec leurs casquettes ou chiffon les buts du baby foot pour récupérer les balles et éviter de payer… durant des heures.

Vers quatre heures du matin, une expédition « punitive » enlève le baby foot laissé sous les arcades, le transporte aussi discrètement que possible au bord de la douve. Le plan prévoit que le jeu sera hissé sur le jet d’eau qui ne fonctionne plus. Une équipe d’hommes grenouilles nus se met à l’eau ou enfin dans ce qu’il en reste dans le bassin. La joyeux bande peut discrète, va cheminer en portant à bout de bras l’objet du délit et en s’enfonçant dans une boue noirâtre et nauséabonde, pour le déposer sur le mole en béton.

Mission accomplie, les pirates se retirent après s’être abondamment lavé les jambes à la pompe de l’ex-coopérative laitière. Le lendemain matin, quel charivaris ! Le cortège de la rosière ne parlait que de l’enlèvement du baby foot et le Maire dut trouver des volontaires pour le sortir de sa fâcheuse posture et le restituer au « père » Roumégous plus que furibard. Unmoment d’antologie!

Quelques mois plus tard le conseil municpal décida de combler la douve et un jardin public avec mini-golf fut aménagé… avant qu’en 1963 ouvre la vraie piscine de Créon…

(Mais ceci est une autre pépite d’été)