plage

La plage ? Un rêve construit à partir des lectures puisées au stock de bouquins laissés à l’école par la venue trimestrielle du bibliobus. Pour ma part, son image se construisait dans les descriptions que Daniel Defoe prêtait à la seule possession de Robinson Crusoe, veinard qui pouvait en arpenter des plages vierges, douces et blanches lécahées par des flots paisibles avec cocotiers inclinés.

La mer ne me paraissait que mauvaise, agressive et inhumaine en raison des catastrophes qu’elle causait. Les tempêtes décrites dans les livres décrivant des épopées maritimes m’avaient convaincu que le danger climatique était supérieur aux plaisirs que l’on retirait de sa fréquentation. Il y avait donc en moi un extraordinaire mélange entre la méfiance et l’envie, entre la curiosité et la peur, entre l’impatience et la prudence.

Le maire de Sadirac avait le privilège de posséder une villa au Cap-Ferret. Il en parlait souvent et y partait une bonne part de l’été laissant à ma mère le soin de gérer les affaires courantes ou même extraordinaires de la commune. La presqu’île infiniment moins select et peuplée qu’à l’heure actuelle se trouvait dans le territoire de la Teste de Buch.

La gestion locale était assurée par une association des propriétaires qu’André Lapaillerie présidait. Le Cap-Ferret (on ne disait pas encore la bouche en cul de poule le… Caaaaap!) constituait donc mon Eldorado lointain probablement battu par les vents et les embruns. Nous étions régulièrement invités mais… faute d’automobile nous ne pouvions nous rendre dans ce lieu où l’aventure serait nécessairement au rendez-vous.

Heureusement, l’oncle de ma mère, boucher sadiracais très fier d’être le propriétaire de l’une des premières DS 19 de Gironde, nous offrit un dimanche à la plage. Un événement qui bouleversa mes certitudes livresques.

La préparation de cette excursion au Cap-Ferret, destination choisie pour que nous puissions découvrir la demeure estivale du maire nécessita une préparation particulière. Nous fûmes habillés spécialement pour le déplacement. Pas question d’aller à la mer sans un équipement conforme aux us et coutumes des touristes.

Mon frère et moi ; nous eûmes donc droit au short identique, aux knepp en matière plastique translucide pour éviter les coupures des coquilles d’huîtres, au slip de bain en laine avec élastiques larges intégrés… Il nous fallait être à la hauteur de l’invitation.

Impossible de dormir la veille puisque le départ avait été fixé à six heures et l’oncle n’aimait pas les retards. J’ai en mémoire que ce jour là nous avions été impressionnés par une accident sur la ligne droite à quelques kilomètres de Blagon. Une collision terrible qui avait causé la mort de 5 personnes. Un événement qui avait refroidi l’ambiance dans la belle automobile aux fauteuils bleus plus que confortables.

Arruvé au Cap-ferret nous avions fait notre visite « officielle » chez le maire dont la villa était très proche du phare. Un bâtiment qui nous parut d’une hauteur exceptionnelle et que nous regardâmes avec émerveillement. Il fut encore plus grand quand il fut décidé de prendre le train à l’ancienne qui conduisant à cet océan observé de loin avec respect et méfiance. Les pieds dans la mousse des vagues suffirent à notre apprentissage. N’empêche que cette vaste étendue d’eau mouvante ne m’inspira guère.

L’après-midi nous retrouvions, coté Bassin, le jeune fils des cousins de ma mère. Il prenait régulièrement ses vacances sur le Bassin. Il était équipé et rompu aux baignades. Il nageait comme une loubine quand j’avais bien du mal à seulement entrer dans l’eau. Après quelques arrosages que je ne supportais pas et des ébats nautiques proche de la plage, je me réfugiais sur un matelas pneumatique kaki avec l’espoir d’échapper aux batifolages de Jean-Louis totalement décomplexé par rapport à la baignade. Le « navire » dériva et gagna le large.

Dans un geste impétueux Jean-Louis fit chavirer mon embarcation. Je n’avais plus pied. Je coulais en me débattant. J’eus l’impression d’une descente interminable, en suffoquant, dans une tourbillon de bulles. Une sensation d’impuissance et de disparition inexorable m’envahirent. En me débattant contre ce funeste sort je finis pas remonter à la surface après une immersion qui me parut iinterminable et à m’accrocher au matelas sous les rires de celui qui était ravi de son audace.

Je conserve de très longues années plus tard un souvenir douloureux de ce premier contact avec l’eau salée… Je ne suis quasiment jamais revenu volontairement à la plage et j’exècre la baignade. J’ai toujours eu la vocation d’un marin d’eau douce et je nourris encore plus d’admiration pour ces navigateurs qui apprivoisent les flots ou affrontent les vagues. Ce vrai naufrage m’a confiné dans la hantise de me retrouver immergé et d’être impuissant face à la mer. Il y a des décennises que je fuis la plage.