Chaque fois que je passais dans la boutique tabacs, épicerie, bazar de Mme Troquereau à quelques pas de l’école, outre les calabres, ces bonbons en réglisse parsemée de sucre, en forme de croissant de lune, je n’avais d’yeux que pour les lignes de pêche toutes prêtes exposées sous verre. Bien évidemment il m’aurait fallu quelques dizaines de francs que je n’avais pas pour accéder à mon rêve de pêcheur en eau douce.

Je contemplais avec envie ces splendides bouchons multicolores effilés ou dodus susceptibles d’annoncer des prises que j’imaginais exceptionnelles. Il me faudra attendre encore de longues années avant de pouvoir assouvir cette envie de luxe.

En fait la vraie solution passait par l’auto-confection des lignes. Un travail qui demandait un budget très inférieur et un processus particulièrement élaboré. La première étape consistait dans le choix du bambou support parmi la touffe compacte qui poussait sur l’arrière de notre lieu de vie. Il le fallait à la fois le plus altier possible, souple, flexible et solide surtout dans sa partie terminale.

Soigneusement nettoyée avec un couteau affûté récupéré dans le terroir du buffet de la cuisine la gaule naturelle reflétait le type de poissons espéré et surtout son adaptation au lieu de pêche. En allant chez madame Laitue l’homologue créonnaise de la « mère » Troquereau avec une petit pécule gagnait par de menus travaux il devenait possible d’acquérir les éléments de la ligne idéale.

Un débat avec mon frère sur la « grosseur » du fil, la grosseur et le poids du flotteur, les différentes tailles des hameçons, la discrétion des plombs se discutaient âprement selon les espoirs de prise. Montée et installée sur une écorce de pin travaillée aux deux extrémités les lignes ou parfois sur un bouchon de bouteilles de vin coupé en deux parties, la ligne faite maison devait être testée très rapidement.

Il suffisait pour cela de descendre jusqu’au trou d’eau proche du pont sur La Pimpine pour tester l’ouvrage. Une certaine appréhension comparable à celle de tous les inventeurs au moment de la première sortie de leur création nous mettions notre réalisation à l’eau. Les observations portaient sur la verticalité du bouchon dans le maigre courant, la place des plombs par rapport aux nécessités des adaptations au fond potentiel. Les réglages ultimes effectués, une opération délicate suivaient : dégoter les appâts adaptés. Un travail parfois assez compliqué.

A coté de son abattoir, l’oncle Claude, boucher de Sadirac possédait un ossuaire où il stockait dans une cabane aux planche disjointes les rebuts de son magasin. Dans une odeur pestilentielle les mouches en avaient fait une immense nursery à asticots. Peu importe le contexte nous pouvions en rentrant de classe aller chercher dans un bocal de confiture garnie de sciure récupérée dans l’atelir de menuiserie de maxime, ceux qui devaient nous valoir des pêches miraculeuses.

L’autre option consistait à soulever tous les pots de fleurs, les jardinières, les pierres pour dénicher ces vers de terre filiformes très mobiles sensés aguicher l’appétit des poissons. La quête en plein été de lombrics relevait parfois de l’exploit. Il fallait des heures pour dégoter ces appâts de premier choix destinés au menu fretin de La Pimpine essentiellement constitué de goujons !

Nous avions un concurrent sérieux sur le « trou » du Pont : le mari de la cheffe de gare, marin au long cours passait ses journées à terre à venir griller des paquets de Gauloises en taquinant le vairon. Il les mettait dans une grande boite de conserves pour collectivités et j’ai toujours pensé qu’il les relâchait pour pouvoir les rattraper le lendemain.

Nous avions notre Edorado secret. Niché au milieu de la forêt proche du château du Grand Verdus , un vaste étang artificiel inaccessible car totalement invisible, constituait une réserve naturelle exceptionnelle. Tanches, carpes, gardons y pullulaient mais étaient difficilement accessibles en raison des conditions de pêche. Arbres morts, bancs de roseaux, rives escarpées, branches penchées sur l’eau constituaient un cimetière pour les plus belles lignes.

Le lieu m’a toujours fasciné par son calme, sa sérénité et sa beauté. J’avais vraiment l’impression d’être l’un de ces explorateurs découvrant un lieu magique au milieu de nulle part. Il y avait en plus un zeste d’exotisme puisque les calicobas constituaient des pries faciles se ruant sur tout hameçon. La tableau de pêche était souvent très fourni mais tout a fait immangeable sauf par les chats.

Heureusement selon la météo les gardons sauvaient la journée. Mon plaisir n’en était pas moindre. Les martins-pêcheurs battaient des records de vitesse, les martinets effectuaient du rase étang avec une virtuosité inimaginable, les poules d’eau s’enhardissaient chaque fois un peu plus. Cette eau sombre, ce cadre poétique au lever du soleil et le frisson de la transgression d’une interdiction conféraient à ces journées de vacances un caractère exceptionnel.