Les facteurs ou en anglais les « postmen », sont les héros ou les personnages essentiels d’une douzaine de films plus ou moins réussis. Pour ma part j’en retiens trois : le fameux « Jour de fête » de Jacques Tati ; le subtil « facteur » qui dessert le poète Pablo Neruda et l’intraitable « Postman » de Kevin Costner…

Durant des années en France les facteurs n’ont pas eu le beau rôle en apportant souvent beaucoup plus de mauvaises nouvelles que de bonnes. Celui ou celle qui est devenu.e ensuite un « préposé.e » de la Poste a toujours eu dans les villages un rôle social. Il savait tout, il recueillait tout et plus encore il assurait le lien dans une campagne où l’habitat était dispersé. Un acteur de l’unité du village.

Lorsque à l’été 1964, le receveur sadiracais des Postes, Télégraphes et Téléphones (PTT) me proposa de remplacersuccessivement les deux titulaires de la distribution du courrier hors du bourg principal, j’avoue avoir eu une vraie fierté. Durant les vacances de Henri Mandouce et Simon Bardin je devais être investi de la mission de confiance d’aller de maison en maison selon un itinéraire parfaitement défini, porter les lettres, les paquets -rares- et les mandats qui assuraient l’essentiel du lien social. Une marque de confiance exceptionnelle alors que j’avais à peine plus de 17 ans.

Henri Mandouce, conseiller municipal en charge de la cantine scolaire, était un homme méticuleux, soigné, imprégné de sa fonction officielle acquise au bénéfice de son statut de pupille de la Nation puisque son père était mort durant la Grande Guerre. Toujours tiré à quatre épingles, cet homme cultivé délivrait parfois des messages dépassant les personnes qu’il desservait. Ainsi, en passant chaque matin, relever la boite aux lettres installée à coté de la porte d’entrée de la mairie, il lâchait quelques informations valorisantes sur son circuit qui le conduisait quotidiennement chez les familles huppées de la commune. La Poste lui avait en effet confié la tournée passant par le château de Tustal, ceux du Petit et du Grand Verdus et de Bel-Air.

Les connaissances internationales ou simplement parisiennes des propriétaires de ces lieux donnaient aux missives qu’ils recevaient une valeur emblématique. « Tiens les d’Armaillé ont aujourd’hui une lettre de « Buènosss-Eyrés » expliquait il, fier de ses effets linguistiques. Il posait en meêm temps son tampon encreur sur le sigle PTT de la boite aux lettres et en recueillait l’empreinte sur une grille attestant du fait qu’il était passé et qu’il l’avait ouverte.

Il voyageait et nous faiait voyager sur la planète grâce aux correspondances qu’il distribuait, lui qui, comme bien des gens de sa génération, n’avait pas souvent quitté le hameau du Casse où sa famille avait contribué à l’essor de la poterie… Il n’était pas facile de remplacer un tel personnage qui aurait eu sa place dans l’un des films cités. Je le sentais bien.

J’eus à le suppléer avec son vélo qui pesait un âne mort, avec son sac à courrier en épais cuir ciré, sa sacoche sécurisée et les colis sur le porte-bagages durant les deux dernières semaines de juillet, sur un parcours de plus de 6 kilomètres entre le départ et le retour au bureau de la poste. Il revint, à ma grande surprise, de congé pour finir le mois car c’était la période de versement des allocations familiales en liquide, au porte à porte. Il recevait une « pièce » de ces gens, pourtant souvent les plus pauvres, qui lui donnaient ainsit un bonus à son salaire. pas question de le laisser passer.

Son collègue n’avait pas du tout la même philosophie. Simon Bardin devait accomplir près de 10 kilomètres quotidiens pour desservir le secteur sur l’autre versant de la vallée de La Pimpine auquel il fallait ajouter Madirac.Ce circuit socialement moins évolué avec de nombreuses fermes isolées et des hameaux très éloignés du bourg se révéla beaucoup moins rentable bien que la générosité soit importante.

Pour une lettre ou un journal il me fallait parfois parcourir des distances harassantes et véritablement pédaler par monts et par vaux. Mon habitude de quatre années de déplacement à vélo entre la maison et le collège m’avait considérablement musclé les mollets ce qui me préserva de toute défaillance sur cette tournée.

Simon, mon oncle, était un homme d’une exquise gentillesse, d’une simplicité appréciée et d’une convivialité reconnue. D’ailleurs absolument toutes les maisons dépourvues de boîte aux lettres lui étaient grandes ouvertes même si leurs occupant.e.s s’absentaient. Sur la toile cirée de la table de la cuisine un verre l’attendait, en libre service (il lui était dédié) et une bouteille de blanc, de rouge ou de piquette, selon les périodes et le statut social des occupant;e.s des lieux. Bien évidemment si le (la) propriétaire était présent.e il fallait « trinquer pour… la route » et les verres défilaient.

En fin de la première journée, sous le cagnard et après avoir puisé dans mes forces pour ce périple harassant, j’étais « bourré ». J’avais compris trop tard que « la tournée des tournées » constituait une épreuve initiatique et que le « petit » facteur se devait d’effectuer un remplacement complet du titulaire. La valeur face à la bouteille ne pouvait attendre le nombre des années.

Ce mois fut de loin le plus lucratif de mes étés de boulots divers. En plus il me permit de mesurer l’injustice des cours de récréation où les gamins impitoyables que nous étions, se plaisaient à railler le fils du receveur des PTT réputé détenir un Petit Travail Tranquille. Facteur était un matier exigeant et à risques!