Il fut des étés où mettre le cap à l’Est constituait un véritable défi. Un mur qualifié de la honte partageait en effet l’Allemagne en deux entités opposées et très différentes, illustrant ce que pouvait être le théorique mais redoutable rideau de fer. Lorsque mes camarades de la formation professionnelle, dernière année du parcours à l’école normale d’instituteurs, décidèrent de visiter l’Allemagne pour leur voyage de fin d’études, les motivations n’étaient guère philosophiques.

En fait c’est surtout parce qu’en 1967, l’Office Franco-Allemand de la Jeunesse (OFAJ) contribuait financièrement à des voyages de découverte des deux pays que ce choix porté par Serge Cartron et moi, avait été effectué. N’ayant qu’un pécule de quelques milliers de francs retenus sur leur indemnité mensuelle d’élève-maître, la cinquantaine de candidats à ce périple ne disposait pas d’un budget suffisant pour rêver d’une destination plus lointaine.

Pour une quinzaine de jours nous étions arrivés, grâce à un dossier de subvention (je me préoccupais déjà de ce type de démarche) à une dépense de 900 francs pour un déplacement de 15 jours en autocar qu’il nous fallut arejoindre en train à Lunéville. Tout allait pour le mieux jusqu’au moment où certains excursionnistes exigèrent de découvrir la République Démocratique Allemande (RDA).

L’accord du directeur de l’EN qui supervisait le projet devenait nécessaire avant toute démarche officielle. Le plaidoyer dut être soigneusement préparé. Il fut probablement convaincant puisqu’il autorisa cette escapade de l’autre coté du mur très complexe à monter.

Le programme déposée auprès de l’OFAJ fut donc raccourci pour que les 9, 10, 11, et 12 juillet nous puissions découvrir Berlin-Est puis Leipzig. Bien évidemment le soutien financier s’en trouva amputé d’autant mais la RDA, ravie d’accueillir des occidentaux, nous consentit des tarifs imbattables.

L’Agence organisatrice trouva facillement des places dans une auberge de jeunesse est-allemande avant de nous loger dans un grand hôtel luxueux d du centre de Leipzig. Des rencontres furent ménagées avec des enseignants en formation, des visites de monuments consacrés à la libération par l’armée soviétique ajoutés et un encadrement politique sévère nous fut imposé : rien n’arrêta cependant notre souhait de franchir le mur.

Le 9 juillet à l’aube après une séquence angoissante de plusieurs heures face à la Stasi pour accéder à Berlin par le couloir routier entre mrienborn et Drewitz l’autocar se présenta au fameux Check-Point Charlie sur la fameuse Zimmer Strasse…Un moment exceptionnel en ce début d’un été 67 où l’instabilité du monde est déjà préoccupante. Des longues, très longues minutes d’attente furent nécessaires pour un contrôle tatillon des passeports sur lequel fut apposé vigoureusement le tampon de la RDA ce qui les rendit inutilisables.

N’empêche que nous avions franchi le mur qui coupait la ville de Berlin d’une cicatrice affreuse aux lèvres hérissées de barbelés, de chevaux de frise, de miradors et de chemins réservés aux patrouilles canines.

Ecrire que nous étions Serge et moi en tant qu’organisateurs très rassurés serait mentir. Autant le séjour dans le lupanar pour armées occidentales dans un Berlin ouest néonisé, reconstruit, parfaitement achalandé avait été agité, débridé, compliqué, autant celui qui débutait s’annonçait triste, verrouillé et pauvre en émotions. Et il le fut…

Seuls quelques éclairs lors de discussions très arrosées à la vodka avec des Russes en séjour ou des trocs discrets autour de quelques cigarettes françaises nous donnèrent un peu d’air. Toute les journées furent consacrées à des visites ou cérémonies officielles crispées et crispantes avec des opportunités très réduites de sortit du cadre institutionnel

Tout changea à Leipzig où l’on sentit vite que l’ouverture sur le monde était nettement supérieure. Ville de grandes foires historiques, elle possédait d’infrastructures hôtelières, des restaurants et même des établissements de nuit inaccessibles pour les locaux mais grands ouverts aux visiteurs étrangers avec devises.

Lors d’une promenade individuelle libre en fin d’aprè-midi j’entrais dans la superbe église saint-Thomas attiré par la magnificence des sonorités d’un orgue. Bien des gens écoutaient silencieusement ce concert quotidien gratuit. L’organiste de ce 11 juillet 1967 répétait avant le concert inaugural de la Paix qu’il donnait le soir même pour l’inauguration d’un nouvel instrument installé dans ce qui avait été le sanctuaire de Jean Sébastien Bach.

En souvenir j’achetais un disque est-allemand d’une impressionnante sobriété, consacré au dernier concert qu’avait donné en ce même lieu le Docteur Albert Schweitzer instigateur des commémorations musicales de la naissance du grand maître.

Je découvrais cet été là la majesté de l’orgue à Leipzig avec la sensation que les sonorités sous les voûtes de cette église étaient vraiment libératoires pour celles et ceux qui les écoutaient. D’ailleurs quelques années plus tard devant Saint Nicolas s’installèrent des manifestations quotidiennes contre le régime pendant que l’orgue de Bach enflammaient l’air.

(1) bandeau : les tampons de la RDA sur le passeport que j’ai conservé !